Le 4 avril 1891, Paul Gauguin quitte la France pour Tahiti. Il a 43 ans, n’a plus d’argent, plus d’épouse, plus d’illusions non plus sur l’Europe, et nourrit une seule ambition : fuir. Fuir la grisaille, la médiocrité, les contraintes d’un monde bourgeois dans lequel il ne trouve plus sa place. C’est un exil volontaire, presque une fuite mystique, qui va profondément transformer son œuvre — et nourrir un mythe ambigu, entre fascination et dérives coloniales.
En quête d’un paradis perdu
Gauguin n’est pas un inconnu quand il monte à bord du paquebot Océanien en direction de Papeete. Il a été agent de change, père de famille, peintre autodidacte puis compagnon de route des impressionnistes. Mais il a rompu avec tout cela : avec sa famille, sa carrière, la France. À Paris, un banquet lui est offert, des toiles sont vendues pour financer son départ, une mission lui est accordée par les Beaux-Arts. L’artiste part à Tahiti avec l’idée de retrouver un monde primitif, vierge de l’influence occidentale. Il rêve d’un peuple pur, d’une nature intacte, d’un art débarrassé des conventions académiques.
Mais ce qu’il trouve à son arrivée est une colonie déjà bien marquée par la présence française. L’île est sous contrôle administratif, les missionnaires ont imposé leur morale, les coutumes ancestrales s’effacent. Loin du paradis attendu, c’est une société en mutation, traversée par la pauvreté et la domination coloniale. Pourtant, Gauguin choisit de rester. Il s’installe à Mataiea, dans une maison en bambou, prend une jeune compagne, Tehura, âgée de treize ans, et peint. Beaucoup. Il dit vouloir peindre la vie tahitienne « à la manière d’un sauvage », mais son regard reste celui d’un homme du XIXe siècle, chargé d’orientalisme et de fantasmes d’exotisme.
Les œuvres qu’il crée à Tahiti — La Orana Maria, Manao Tupapau, Arearea — sont d’une puissance étrange. Couleurs éclatantes, formes stylisées, symboles païens : tout dans sa peinture semble faire écho à une spiritualité archaïque, rêvée plus que vécue. Son style évolue vers un art synthétique, personnel, radical. La figure humaine se fait icône, les paysages deviennent visions. Son chef-d’œuvre, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, achevé en 1898, est une fresque méditative, monumentale et crépusculaire.
Un exil sans retour
Gauguin revient une seule fois en France, en 1893. Ce retour est un échec : il n’a plus de place dans la société ni sur le marché de l’art. Ruiné, déçu, il repart deux ans plus tard pour Tahiti, puis, en 1901, pour les Marquises. Là encore, il construit sa propre maison, qu’il nomme « la maison du jouir », s’entoure de jeunes vahinés et vit de plus en plus isolé, malade, amer et vindicatif. Il s’en prend violemment aux autorités coloniales, multiplie les procès et les pamphlets. Son état physique se dégrade : syphilis, douleurs chroniques, dépendance à la morphine. Il meurt le 8 mai 1903 à Atuona, seul, pauvre, dans l’indifférence.
Ce n’est que bien après sa mort que l’Europe reconnaîtra son génie. Son influence sur les avant-gardes du XXe siècle sera immense, de Picasso à Matisse. Mais aujourd’hui, la figure de Gauguin suscite un regard plus critique : l’homme, son rapport aux très jeunes filles, sa posture de colon dominateur, tout cela dérange. Son œuvre, elle, continue de fasciner — puissante, lumineuse, parfois violente, toujours habitée par la question du sens et du sacré.
Peut-être, comme il l’écrivait lui-même, peignait-il « pour retrouver ce qu’il y a de plus profond en nous : la nostalgie d’un ailleurs impossible. »