Décédé récemment, Marcel Ophuls laisse derrière lui une œuvre documentaire essentielle, entre rigueur historique, regard personnel et refus des compromis. Fils du grand cinéaste Max Ophüls, il a su, tout en héritant d’un amour du cinéma de fiction, imposer une voix singulière dans le monde du documentaire engagé.
Une vocation contrariée, un genre réinventé
Marcel Ophuls ne voulait pas faire des documentaires. Né en 1927 à Francfort, exilé d’Allemagne dès 1933, formé à Hollywood aux côtés de son père ou de John Huston, il rêvait d’Hollywood, de Capra, d’Astaire, de grandes fictions. Mais après deux essais de comédie sans éclat, Peau de banane (1963) et Faites vos jeux, mesdames (1965), c’est la télévision française qui lui ouvre une voie inattendue : le documentaire. À l’ORTF, avec l’équipe de Zoom, il se lance dans un projet ambitieux : Le Chagrin et la Pitié (1971).
Ce film, interdit d’antenne pendant dix ans, brise le mythe d’une France toute résistante et ose donner la parole à d’anciens collaborateurs ou à de simples citoyens. Il invente un style : celui d’un documentariste présent à l’écran, questionnant, relançant, parfois provocant. Plus qu’un film, Le Chagrin et la Pitié devient un acte politique. Il impose Marcel Ophuls comme l’un des premiers à intégrer le doute, la complexité et l’ironie dans le récit historique.
Un témoin inquiet du XXe siècle
Tout au long de sa carrière, Ophuls poursuivra cette même exigence : raconter l’Histoire en restant libre, incisif, mobile. Memory of Justice (1976), réflexion magistrale sur la justice internationale après Nuremberg, interroge les conflits contemporains à la lumière du passé. Hotel Terminus (1988), portrait glaçant de Klaus Barbie, mêle enquête minutieuse et méditation sur le mal. Ce film lui vaudra l’Oscar du meilleur documentaire.
Il continue d’explorer les lignes de faille de l’Europe : la chute du Mur dans November Days (1992), le siège de Sarajevo dans Veillées d’armes (1994), où il suit les reporters de guerre comme des personnages de fiction, caméra à l’épaule. Sa démarche reste la même : observer l’histoire en mouvement, mais en refusant la neutralité. Chez lui, l’auteur s’affiche. Il court, il parle, il doute. Le documentaire devient un espace de récit, de confrontation, de mise en scène assumée.
En 2013, avec Un Voyageur, Ophuls revient sur sa propre trajectoire, entre exils, souvenirs familiaux et questionnements politiques. Ce film-souvenir, pudique et drôle, clôt une œuvre profondément cohérente, marquée par la volonté de ne jamais séparer mémoire et présent.