Cannes 2025 : “Sound of Falling” de Mascha Schilinski, une fresque hypnotique sur un siècle de vie au féminin
Cannes 2025 : “Sound of Falling” de Mascha Schilinski, une fresque hypnotique sur un siècle de vie au féminin

Le premier film en compétition officielle donne le ton d’une édition ambitieuse : la réalisatrice allemande Mascha Schilinski livre un long-métrage exigeant, entre réalisme poétique et récit spectral, porté par une narration éclatée.

Avec Sound of Falling, présenté en ouverture de la compétition officielle du 78e Festival de Cannes, Mascha Schilinski impose un cinéma sensoriel et radical. Ce deuxième long-métrage suit, sur plus d’un siècle, les trajectoires entremêlées de quatre jeunes filles vivant à différentes époques dans une même ferme isolée du nord de l’Allemagne. Une œuvre dense, presque méditative, qui sonde la mémoire des lieux et les échos du féminin à travers le temps.

Un siècle vu par quatre héroïnes

Le film débute dans les premières années du XXe siècle, avec Alma, une enfant vive qui découvre un monde marqué par la foi, la violence et les morts précoces. L’histoire se poursuit avec Erika, Angelika puis Lenka, chacune vivant dans cette ferme à une époque différente – des années 1950 à aujourd’hui. Sans ordre chronologique, le récit circule librement entre ces vies, tissant un réseau de résonances visuelles, sonores et émotionnelles.

Les époques changent, les décors évoluent, mais certains motifs persistent : le poids du silence, la violence du patriarcat, la solitude des femmes et la fascination pour la mort. La maison, personnage à part entière, semble garder les cicatrices des générations qui l’ont traversée. C’est par elle, autant que par les corps et les regards des jeunes héroïnes, que le passé rejaillit.

Une mise en scène viscérale et exigeante

Formellement, Sound of Falling déroute autant qu’il captive. Schilinski opte pour une narration éclatée, appuyée par des voix off multiples, des ellipses abruptes et des passages quasi oniriques. L’image, très travaillée, évoque la peinture – tons rouges des briques, bleus sourds des volets – tandis que les sons, souvent amplifiés ou discordants, enveloppent le spectateur dans une atmosphère inquiétante.

Les scènes s’enchaînent comme des souvenirs ou des visions : une baignade dans la rivière, un repas silencieux, une tentative de suicide sous une moissonneuse-batteuse suspendue avant son achèvement. Tout est suggéré plutôt que démontré, dans un geste de cinéma qui assume pleinement son étrangeté.

Mascha Schilinski ne propose pas une simple fresque historique, mais une exploration sensible du féminin, de l’enfance et de la mémoire. Ses héroïnes, qu’elles soient interprétées par Hanna Heckt, Lena Urzendowsky ou Laeni Geiseler, incarnent un même trouble existentiel : celui d’être femme, à n’importe quelle époque, dans un monde qui les regarde à peine.

Un film exigeant, entre beauté et vertige

Par son audace formelle, sa densité thématique et son ancrage dans un lieu chargé de mémoire, Sound of Falling fait figure d’ouverture remarquée dans la compétition cannoise. Si certains spectateurs pourront trouver la proposition aride ou trop hermétique, d’autres salueront une œuvre audacieuse, singulière, portée par une mise en scène maîtrisée.

Avec ce film, Mascha Schilinski confirme un talent rare, découvert en 2017 à Berlin avec Dark Blue Girl. Elle signe ici un film ambitieux, habité par les fantômes du passé et les douleurs du présent, qui pourrait bien s’imposer dans le palmarès. Le ton est donné pour cette 78e édition : exigeant, féministe, et profondément ancré dans le monde.

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