« Soigner les âmes colonisées » : Frantz Fanon au cœur d’un hôpital algérien
« Soigner les âmes colonisées » : Frantz Fanon au cœur d’un hôpital algérien

À travers un film tourné dans l’établissement même où le célèbre psychiatre martiniquais exerça dans les années 1950, Abdenour Zahzah éclaire un épisode déterminant dans la vie de Frantz Fanon, entre révolution psychiatrique et prise de conscience politique.

La clinique comme champ de bataille

C’est à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, en Algérie coloniale, que Frantz Fanon mena, de 1953 à 1956, une expérience de soin inédite. Le film Frantz Fanon, en salle à partir du 23 juillet, retrace cette période à travers les pas du jeune médecin noir de 28 ans, interprété par Alexandre Desane. Le réalisateur algérien Abdenour Zahzah filme en noir et blanc une chronique fidèle de ces trois années où Fanon tenta de désenclaver la psychiatrie coloniale, minée par des dogmes racistes et ségrégationnistes.

Inspiré par son passage à l’hôpital de Saint-Alban en France auprès du psychiatre François Tosquelles, Fanon introduit à Blida la psychothérapie institutionnelle, une approche qui place les relations humaines au cœur du soin. Dans une société fragmentée par la colonisation, cette méthode devient un acte politique : il fait bâtir un terrain de football, ouvre un café au sein de l’hôpital, mélange soignants et patients autour d’activités communes – des gestes simples mais transgressifs, en particulier dans le pavillon réservé aux « musulmans ».

Une violence coloniale omniprésente

L’approche de Zahzah consiste à suivre Fanon dans sa pratique au quotidien, mais aussi à montrer comment la colonisation déstructure l’esprit. Le film donne à voir la diversité des troubles qui frappent tant les colonisés que les colons : anciens combattants algériens traumatisés, enfants témoins de massacres, policiers français rongés par la culpabilité d’avoir torturé. La caméra, souvent en plans fixes ou larges, s’attarde sur les visages et les silences, révélant les fêlures psychiques que le contexte colonial a creusées.

Le long-métrage évoque aussi la montée progressive de l’engagement de Fanon. En 1956, il rejoint le FLN et quitte l’hôpital. Ce glissement de la médecine vers la lutte politique n’est jamais brutal mais se tisse dans les gestes quotidiens du soin, dans l’écoute des malades comme dans les conférences que le médecin donne face à ses confrères, parfois ouvertement hostiles.

Le film rappelle que Fanon a lié très tôt maladies mentales et oppression politique, comme en témoigne sa publication de 1952 dans la revue Esprit, où il décrit les troubles propres aux Nord-Africains colonisés. Une pensée qu’il prolongera dans ses textes majeurs, notamment Les Damnés de la Terre, nourris de son expérience à Blida. Si certaines ellipses laissent le spectateur sur sa faim, Frantz Fanon parvient à incarner une figure souvent figée dans les hommages, en donnant chair et voix à son combat le plus intime : réparer les esprits blessés par la domination.

Partager