Au Festival d’Avignon, la compagnie Minuit44 livre une relecture fulgurante du Richard III de Shakespeare. Sur la scène du Théâtre du Roi René, cinq comédiennes s’emparent de cette tragédie sur le pouvoir et la manipulation dans une esthétique punk post-apocalyptique saisissante. La mise en scène de Laurent Domingos transcende le texte pour en faire une fresque vibrante, incandescente et profondément contemporaine. Le résultat : une claque théâtrale, intense, habitée, qui secoue le public.
Une entrée immersive dans un monde en ruine
Lorsqu’on entre dans la salle, deux comédiennes sont déjà là, micros à la main. De la peinture noire recouvre leurs bras et leur cou sous un débardeur de la même couleur. Elles haranguent la foule par-dessus une musique inquiétante signée Guillaume Blanc. Le spectacle n’a pas commencé que déjà nous sommes plongés dans l’univers du futur Richard III, ce sanguinaire duc de Gloucester, qui s’apprête à éliminer un à un tous les obstacles s’érigeant entre lui et le trône d’Angleterre. Nous, public, sommes désignés comme les sujets du tyran et sommés d’acclamer sa prochaine venue.
La « salle du roi » – heureux hasard d’appellation – participe de l’ambiance. Dans un patchwork étonnant, cette chapelle du XVe siècle mêle boiseries et murs en pierres apparentes, dorures et peinture écaillée, plafond éventré et colonnes ioniennes. Plusieurs époques se superposent dans un aspect général de royaume déchu qui a traversé les siècles, les modes. Sur scène, de longues tapisseries défraîchies bordent les murs et, au centre, une construction verticale faite de ferrailles en tout genre trône – tiges de métal, carcasses de voiture… Ce décor, pour le moins atypique, s’éloigne de loin des salles noires et standardisées des théâtres d’aujourd’hui. Il dessine un paysage qui a de quoi intriguer, tandis que les deux comédiennes continuent d’exciter la foule.
Puis il surgit.
Richard III sublimé par l’explosive Alexiane Torres
Portée par la voix chaude et grave d’Alexiane Torres, on entre dans la langue de Shakespeare, dans sa violence poétique, dans l’ambition sans bornes d’un homme déterminé à devenir un scélérat : « Dans cette molle et languissante époque de paix, je n’ai d’autre plaisir pour passer les heures que d’épier mon ombre au soleil et de décrire ma propre difformité. Aussi, puisque je ne puis être l’amant qui charmera ces temps beaux parleurs, je suis déterminé à être un scélérat. »
La comédienne impressionne par la virtuosité de son jeu, par la puissance de sa présence sur scène, par la dextérité de son appropriation du texte de Shakespeare, enfin par sa métamorphose complète et ô combien réussie en Richard III. On sent que la comédienne est tout entière absorbée par son rôle, son corps se métamorphose, se déforme, son sourire devient malice et sa voix s’élargit au fil des crimes. C’est comme si son être tout entier se nourrissait de la noirceur du personnage. Au moment de la chute finale, c’est d’une voix rauque et cassée qu’elle hurle, désespérée : « Un cheval ! Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! ».
Une réinvention brillante, portée par cinq comédiennes incandescentes
Autour d’Alexiane Torres, quatre comédiennes jouent une dizaine de rôles avec une agilité saisissante. Chacune insuffle une énergie différente : Pauline Cassan détonne par son humour et sa liberté de jeu, Juliette Delhomme incarne avec brio le sournois Buckingham, tandis que Camille Demoures et Juliette Pi apportent finesse, puissance et écoute.
La mise en scène de Laurent Domingos prend des partis clairs : version resserrée du texte en 1h30, intégration d’improvisations, bande-son électro qui pulse comme un cœur battant entre chaque scène, esthétique de fin du monde. Le théâtre de Shakespeare n’en ressort que d’autant plus brut, organique, urgent. Le punk de cette mise en scène ne se veut pas provocation gratuite, mais miroir du chaos intérieur de la pièce. Et comment ne pas évoquer les incroyables costumes de Delphine Ciavaldini ? Ingénieux assemblages de cravates multicolores formant robes, capes, gilets, chapeaux spectaculaires, ou manchons, ils ajoutent un cachet indéniable à la pièce.
La structure métallique au centre de la scène se recompose au gré des scènes, devient tour, salle du trône, salle d’audience. Lorsque le sanguinaire Richard III parvient à rafler la couronne, il grimpe littéralement vers le sommet de la structure, jusqu’à dominer la scène à trois mètres du sol, brandissant sa fourche comme un sceptre de fortune. La verticalité de la mise en scène rend visible l’ivresse du pouvoir… et annonce la chute.
Richard III mis en scène par Laurent Domingos est une réussite totale : un parti pris radical qui frôle le génie. Un incontournable du Festival d’Avignon 2025, à voir jusqu’au 26 juillet au Théâtre du Roi René, à 15h25.