Le Japon a rendu hommage vendredi à plus de trois millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, à l’occasion du 80e anniversaire de sa capitulation, alors que monte l’inquiétude face à l’effacement progressif des souvenirs de la guerre et des leçons tirées de l’ère militariste.
Lors de la cérémonie nationale organisée au Budokan de Tokyo, le Premier ministre Shigeru Ishiba a observé une minute de silence aux côtés d’environ 4 500 responsables, familles endeuillées et descendants. Dans son discours, il a qualifié le conflit de « faute » et exprimé son « remords », une première depuis plus d’une décennie dans une allocution du 15 août. Il n’a toutefois pas présenté d’excuses pour les agressions du Japon à travers l’Asie, une omission critiquée à l’étranger. « Nous ne répéterons jamais la tragédie de la guerre. Nous ne prendrons jamais le mauvais chemin », a-t-il assuré, promettant de transmettre ce vœu de paix aux générations futures.
À quelques pas de là, le sanctuaire controversé de Yasukuni attirait une foule de parlementaires et de militants nationalistes. Le site, où sont honorés 2,5 millions de soldats japonais, dont des criminels de guerre condamnés, reste un point de discorde majeur avec la Chine et les deux Corées. Ishiba a évité de s’y rendre, se contentant d’envoyer une offrande rituelle. Mais plusieurs personnalités politiques, dont le ministre de l’Agriculture Shinjiro Koizumi, pressenti comme possible successeur du Premier ministre, s’y sont recueillies, provoquant de nouvelles critiques régionales.
Pékin et Séoul ont immédiatement rappelé les atrocités commises par l’armée impériale. Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a dénoncé les tentatives japonaises de « blanchir et nier l’agression » et a exigé que Tokyo assume ses responsabilités. Le président sud-coréen Lee Jae Myung, attendu prochainement au Japon, a exhorté à « affronter notre histoire douloureuse » pour bâtir la confiance entre les deux pays alliés de Washington.
L’empereur Naruhito, dans son message solennel, a exprimé des « profonds remords » et insisté sur la nécessité de transmettre le souvenir de la guerre aux jeunes générations. Depuis le début de l’année, il a multiplié les déplacements sur des lieux de mémoire, d’Iwo Jima à Hiroshima, et prévoit de se rendre à Nagasaki en septembre avec sa fille, la princesse Aiko.
Le défi de la transmission est d’autant plus crucial que les générations ayant vécu la guerre disparaissent rapidement. Des adolescents présents à la cérémonie ont évoqué les lettres ou témoignages de leurs arrière-grands-pères morts au combat. Pour eux, garder vivante la mémoire de ces destins individuels est un moyen de comprendre « le vide du conflit » et « la valeur inestimable de la paix ».
Depuis les années 2010, le Japon est traversé par des courants révisionnistes, notamment sous l’impulsion de l’ancien Premier ministre Shinzo Abe, qui avait encouragé une vision moins « autocritique » de l’histoire. Cette orientation a nourri les tensions diplomatiques, certains parlementaires allant jusqu’à minimiser des massacres de masse comme celui de Nankin.
Alors que la région Asie-Pacifique est confrontée à de nouvelles rivalités géopolitiques, le Japon commémore sa reddition en pleine interrogation : comment transmettre un passé douloureux à une jeunesse éloignée du conflit, tout en affirmant un engagement clair en faveur de la paix et en maintenant un dialogue sincère avec ses voisins ?