Le Japon et la Corée du Sud commémorent ce dimanche le 60e anniversaire de la normalisation de leurs relations diplomatiques, un jalon majeur dans l’histoire tourmentée de deux nations voisines souvent divisées par les séquelles de la colonisation japonaise de la péninsule coréenne au début du XXe siècle. Si les liens bilatéraux ont connu une embellie relative ces dernières années, les tensions historiques restent vives, sur fond d’incertitudes politiques dans les deux pays et de bouleversements géopolitiques globaux.
À Séoul, le nouveau président libéral Lee Jae Myung, qui succède au conservateur Yoon Suk Yeol déchu et inculpé pour avoir instauré la loi martiale en décembre, s’efforce de tracer sa propre voie diplomatique. Bien que critique de longue date de la posture japonaise sur son passé impérialiste, Lee adopte un ton pragmatique en politique étrangère et pourrait s’appuyer sur certaines initiatives de son prédécesseur. Yoon avait notamment lancé en 2023 un plan de compensation financé par la Corée du Sud pour les victimes du travail forcé sous l’occupation japonaise, geste qui avait relancé les échanges économiques mais provoqué l’ire des associations de victimes, faute de reconnaissance directe par Tokyo.
Dans ce climat fragile, de nombreux observateurs redoutent que l’anniversaire de la libération de la Corée, célébré le 15 août, ne vienne raviver les tensions. Un discours attendu du président Lee pourrait ainsi remettre en lumière les rancœurs historiques. Certains à Séoul espèrent que le Premier ministre japonais Shigeru Ishiba saisira cette occasion pour adresser un message de contrition plus explicite sur les crimes de guerre de son pays, afin de stabiliser les relations bilatérales.
À Tokyo, Ishiba affiche sa volonté d’ouverture. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, il a reconnu les violences du Japon impérial et manifesté une empathie accrue envers les victimes asiatiques. Sa première rencontre avec Lee, en marge du G7, a été perçue comme encourageante. Le président sud-coréen a alors évoqué deux voisins « partageant la même cour », appelant à dépasser les différends pour bâtir une relation tournée vers l’avenir.
Malgré ces signaux positifs, l’histoire reste un sujet épineux. L’accord de 1965, qui avait vu le Japon verser 500 millions de dollars à la Corée du Sud en contrepartie de la normalisation diplomatique, est régulièrement contesté, notamment sur les questions des femmes de réconfort et du travail forcé. Le Japon, sous Shinzo Abe, avait renforcé une ligne révisionniste qui continue d’empoisonner le dialogue. Deux initiatives japonaises d’indemnisation pour les victimes de l’armée impériale ont été rejetées ou dissoutes par les autorités sud-coréennes.
Le contexte international pousse cependant à la coopération. L’aggravation de la menace nucléaire nord-coréenne et la montée du protectionnisme américain, incarné par les tarifs douaniers du président Donald Trump, inquiètent Tokyo comme Séoul. Un éditorial du Hankyoreh, en Corée du Sud, a ainsi appelé les deux pays à une réponse commune face à la politique commerciale de Washington, notamment sur le secteur automobile. Du côté japonais, le Yomiuri Shimbun a souligné que la collaboration avec Séoul est désormais « plus essentielle que jamais ».
Lors d’une réception organisée à Tokyo pour marquer cet anniversaire, le Premier ministre Ishiba a déclaré entrevoir « un avenir prometteur » dans les relations entre les deux pays, tout en exprimant le souhait d’une coopération élargie face aux défis communs, tels que le vieillissement de la population ou la sécurité régionale.
À l’heure où la géopolitique asiatique se redessine, Japon et Corée du Sud semblent conscients de l’impératif d’un rapprochement. Mais entre mémoires non apaisées et nouvelles menaces, les prochaines années diront si les deux puissances peuvent surmonter leur passé pour forger une alliance durable.