Salvator Mundi - le Christ androgyne au cœur d’une nouvelle controverse artistique @wikipedia commons
Salvator Mundi - le Christ androgyne au cœur d’une nouvelle controverse artistique @wikipedia commons

Jamais œuvre n’aura autant cristallisé les fantasmes, les soupçons et les fortunes. Depuis sa vente historique à 450 millions de dollars en 2017, Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci, continue de susciter les débats. La dernière hypothèse en date relance la controverse : selon l’historien de l’art Philipp Zitzlsperger, le Christ de ce tableau iconique aurait été volontairement représenté avec une apparence féminine, voire « transgenre », dans une esthétique assumée de fluidité de genre à la Renaissance.

Une lecture genrée de l’iconographie christique

Publié dans la revue spécialisée Artibus et Historiae, l’article de Zitzlsperger analyse avec précision la tenue du Christ : une tunique bleue à col carré laissant apparaître la peau, bordée d’or, surmontée d’une cape de la même couleur. Ce détail vestimentaire, selon lui, évoque davantage les habits des femmes nobles du XVe siècle, comme dans La Belle Ferronnière de Léonard ou le portrait de la duchesse d’Urbino par Raphaël. Une telle encolure, peu commune pour un homme de haut rang, renforcerait la lecture d’un Christ volontairement androgynisé. Le choix des couleurs — habituellement réservées à la Vierge Marie — et une légère suggestion d’une poitrine féminine au niveau du cou viendraient appuyer cette interprétation audacieuse.

Ce regard contemporain rejoint un intérêt croissant pour la question du genre dans l’iconographie de la Renaissance. Léonard de Vinci, connu pour l’ambiguïté de ses figures, comme dans La Joconde ou Saint Jean-Baptiste, aurait-il cherché à fusionner le divin masculin et féminin dans la figure du sauveur du monde ?

Entre intuition érudite et scepticisme d’experts

Face à cette hypothèse, les avis divergent. Interrogé par The Art Newspaper, Matthew Landrus, spécialiste de Léonard à Oxford, se montre prudent et déclare ne pas disposer d’éléments suffisamment solides pour trancher. Frank Zöllner, professeur à l’Université de Leipzig, juge l’argumentaire « un peu trop sensationnaliste », rappelant que des représentations du Christ en cape et tunique bleues existent ailleurs, notamment dans les mosaïques byzantines de Sainte-Sophie ou les œuvres de Giotto. Selon lui, l’apparente féminité de la tenue ne suffit pas à y voir un message codé.

De son côté, Martin Kemp, fervent défenseur de l’attribution du tableau à Léonard, voit dans cette singularité vestimentaire un possible indice en faveur du maître toscan, réputé pour son goût des innovations iconographiques. Mais son point de vue reste entaché de conflit d’intérêts : il fut l’un des principaux experts ayant authentifié le tableau en 2008, selon BeauxArts.com.

Au-delà de cette nouvelle interprétation, Salvator Mundi reste enveloppé de mystères. Disparu de la scène publique depuis son acquisition par Mohammed ben Salmane, le tableau fait l’objet de multiples soupçons : restaurations excessives, erreurs optiques incompatibles avec le génie scientifique de Léonard, ou encore incohérences stylistiques… Certains y voient un chef-d’œuvre authentique, d’autres, comme le montre l’enquête

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