Le 22 avril 1840, Odilon Redon voit le jour à Bordeaux, sous le nom de Bertrand Redon. Dès l’enfance, il est marqué par la solitude, la maladie et les paysages ombragés du Médoc. De ces premières années naît une sensibilité singulière, empreinte de mystère et d’invisible, qui nourrira une œuvre hors normes entre noirceur symboliste et extase lumineuse. Dessinateur, graveur et peintre, Redon fut d’abord l’artiste du silence et des « noirs », avant de faire éclore, à la fin du siècle, une peinture éclatante où le rêve s’unit à la lumière.
Enfant fragile, sujet à de violentes crises, il est confié à la campagne à un oncle puis à une nourrice. C’est dans le domaine familial de Peyrelebade qu’il découvre, selon ses mots, « le clair-obscur de la forêt, l’ombre des choses, le murmure du vent sur la lande ». En 1846, un pèlerinage à la basilique de Verdelais semble le guérir. Ce miracle supposé marquera sa relation à la foi, profonde mais discrète, toujours teintée d’un mysticisme personnel. Dès l’âge de dix ans, il se consacre au dessin, qu’il étudie auprès du peintre Stanislas Gorin. Ses premières œuvres sont déjà traversées par une étrangeté obsédante.
Le peintre des ombres, le poète de la couleur
Après avoir échoué au concours des Beaux-Arts en architecture, Redon choisit définitivement la voie de l’art. Il apprend la gravure à Bordeaux auprès de Rodolphe Bresdin, puis explore les techniques du fusain et de la lithographie. À partir de 1870, il s’enferme dans un univers intérieur fait de figures hybrides, de monstres, de rêves et de peurs. Ces images, qu’il appelle ses « noirs », révèlent un imaginaire habité, entre science, religion et fantastique. Dans Dans le rêve (1879), il écrit avec le fusain des visions hallucinées : des yeux flottants, des fleurs monstrueuses, des êtres aux formes indéfinies.
Mais autour de 1890, tout bascule. Redon découvre la couleur — et s’y abandonne. Ce changement coïncide avec la naissance, puis la mort prématurée de son premier fils. La douleur le pousse vers une quête de lumière. Avec les pastels et les huiles, il peint Les Yeux clos, La Barque mystique, Le Bouddha, œuvres de méditation, de recueillement et d’espérance. « J’ai épousé la couleur depuis », écrit-il. Il abandonne ses créatures inquiétantes pour explorer la paix, la spiritualité, et la beauté de la nature.
Redon meurt le 6 juillet 1916 à Paris. Il laisse une œuvre inclassable, profondément intérieure, où le symbolisme rejoint le mystique, et où les ténèbres, peu à peu, s’ouvrent sur la lumière.