JAKARTA – L’Indonésie s’apprête à publier une série de nouveaux livres d’histoire qui font craindre à de nombreux historiens un projet de révisionnisme destiné à redorer l’image de l’actuel président Prabowo Subianto et de son ancien beau-père, le dirigeant autoritaire Suharto. Le gouvernement assure vouloir « réinventer l’identité indonésienne » à travers ces dix volumes qui couvriront l’histoire nationale, de l’Homo erectus à l’élection de Prabowo.
Le ministre de la Culture, Fadli Zon, a affirmé à Reuters que le gouvernement n’interviendrait pas dans le contenu éditorial et que l’histoire serait « écrite correctement ». Mais Fadli, qui a lui-même publié un ouvrage en défense des actions de Prabowo lorsqu’il était commandant des forces spéciales sous Suharto, n’a pas dissipé les inquiétudes. Selon lui, ni lui ni le président ne seront impliqués dans la rédaction des ouvrages, confiée à une centaine d’historiens et prévue pour être achevée d’ici au 17 août, jour de l’indépendance du pays.
Des universitaires redoutent que les livres omettent ou minimisent les épisodes les plus sombres de l’histoire contemporaine, notamment les enlèvements et les tortures de militants étudiants en 1998, année où Prabowo a été accusé – sans jamais être inculpé – d’être impliqué dans ces abus. « Je soupçonne une volonté de légitimer le régime actuel en escamotant ces violations flagrantes des droits humains », déclare Asvi Warman Adam, ancien chercheur à l’agence nationale de recherche. Il redoute également une réhabilitation de Suharto, soupçonné de graves abus et de corruption durant ses 32 ans au pouvoir.
Autre point sensible : les massacres anticommunistes de 1965-1966, au cours desquels plus de 500 000 personnes auraient été tuées. Fadli a confirmé que ces événements ne seront pas approfondis dans les nouveaux manuels, alimentant les accusations selon lesquelles le gouvernement cherche à éviter toute remise en question du rôle de l’armée dans ces violences.
Certains historiens directement impliqués dans le projet affirment toutefois qu’aucune censure n’a été exercée jusqu’à présent. « Les enlèvements de 1998 seront bien traités », affirme l’historien Jajat Burhanuddin, tout en reconnaissant qu’il n’est pas encore certain que le nom de Prabowo soit explicitement mentionné.
Ce débat survient alors que les jeunes générations, largement déconnectées de l’ère du Nouvel Ordre de Suharto, constituent une part majeure de l’électorat qui a porté Prabowo au pouvoir. Made Supriatma, chercheur à Singapour, voit dans cette entreprise une tentative de reproduire la stratégie de Suharto dans les années 1970, lorsqu’il avait imposé une série de manuels glorifiant l’armée.
Fadli, qui dit aujourd’hui admirer Suharto pour ses premières réussites économiques, estime que ce dernier mérite le statut de héros national. Mais dans un pays encore marqué par les blessures de son passé autoritaire, le projet gouvernemental de réécriture de l’histoire divise profondément, entre quête d’unité nationale et risque de propagande.