René Urtreger, figure du jazz français et compagnon de route de Miles Davis, est mort à l’âge de 92 ans. Le pianiste et compositeur s’est éteint vers 20h30 à l’hôpital de Mortagne-au-Perche, dans l’Orne, où il résidait depuis 2000. Son fils Philippe Urtreger, également musicien professionnel, a annoncé sa disparition. « Il est parti sereinement et entouré des siens », a-t-il déclaré.
Une nuit historique avec Miles Davis
Le nom de René Urtreger reste associé à la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud, le film de Louis Malle sorti en 1958. En décembre 1957, Miles Davis réunit autour de lui René Urtreger au piano, Barney Wilen au saxophone, Pierre Michelot à la contrebasse et Kenny Clarke à la batterie. Les musiciens enregistrent la musique en regardant défiler les images du film. Les morceaux sont improvisés, sans partition entièrement écrite, à partir de quelques indications données par Miles Davis. Cette session nocturne donne naissance à l’une des bandes originales les plus célèbres du cinéma français et installe définitivement René Urtreger parmi les musiciens qui ont compté dans l’histoire du jazz européen. René Urtreger avait rencontré Miles Davis à 22 ans. Le trompettiste américain l’avait ensuite choisi pour l’accompagner durant deux tournées européennes avant de l’appeler pour l’enregistrement du film de Louis Malle.
Du piano classique au bebop
Né le 6 juillet 1934 à Paris dans une famille d’immigrés juifs polonais, René Urtreger commence le piano dès son enfance et reçoit une formation classique au conservatoire. Sa jeunesse est bouleversée par la Seconde Guerre mondiale. En 1944, sa mère est arrêtée puis déportée à Auschwitz. À l’adolescence, il découvre le jazz et se passionne pour le jeu de Bud Powell, l’un des maîtres du bebop. En 1953, à 19 ans, il remporte le premier prix du Tournoi national de jazz. Cette victoire lui ouvre rapidement les portes des clubs parisiens et des formations accompagnant les musiciens américains de passage en France. Il joue alors avec Don Byas, Buck Clayton, Chet Baker, Kenny Clarke, Stan Getz, Lionel Hampton, Stéphane Grappelli, Bobby Jaspar ou encore Lester Young. René Urtreger accompagne notamment ce dernier lors de sa dernière séance d’enregistrement, publiée sous le titre Le Dernier Message de Lester Young.
Le trio HUM, formation phare du jazz français
En 1960, René Urtreger forme le trio HUM avec le contrebassiste Pierre Michelot et le batteur Daniel Humair. Le nom du groupe reprend les premières lettres de leurs trois patronymes. Leur premier album, HUM !, reçoit le prix Django-Reinhardt ainsi que le Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros. Le trio se reformera à plusieurs reprises, notamment en 1979 puis en 1999. René Urtreger poursuit parallèlement une carrière en solo, en duo ou à la tête de ses propres formations. Il retrouve pleinement les scènes de jazz durant les années 1970 avec l’album Récidive, paru en 1978, avant de multiplier les concerts et les collaborations avec plusieurs générations de musiciens.
De Claude François à Serge Gainsbourg
René Urtreger ne s’est pas limité au jazz. À partir des années 1960, il accompagne plusieurs vedettes de la chanson française. Il joue notamment dans l’orchestre de Claude François et travaille avec Serge Gainsbourg et Sacha Distel. Ce passage par la variété lui permet de poursuivre son activité de musicien de studio tout en conservant des liens étroits avec le jazz. Il retrouve ensuite Dizzy Gillespie, Stan Getz, Lee Konitz, Barney Wilen et de nombreux représentants de la nouvelle génération française.
Plusieurs récompenses pour l’ensemble de sa carrière
Surnommé « le Roi René » dans le milieu du jazz, René Urtreger reçoit une Victoire du jazz en 2000. Une Victoire de la musique lui est décernée en 2005 pour l’ensemble de son œuvre. Déjà chevalier puis officier des Arts et des Lettres, il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 2010. Avec sa disparition, le jazz français perd l’un des derniers musiciens ayant directement partagé la scène et les studios avec les grandes figures américaines du bebop des années 1950. Sa participation à Ascenseur pour l’échafaud, ses enregistrements avec le trio HUM et ses collaborations avec Miles Davis, Lester Young ou Chet Baker restent au cœur de son héritage musical.