L’Occident redouble d’efforts pour bâtir une chaîne d’approvisionnement indépendante en aimants à base de terres rares, composants essentiels aux technologies de défense, aux véhicules électriques ou encore aux éoliennes. Mais une faiblesse majeure menace cet objectif : la pénurie de terres rares lourdes, en particulier le dysprosium et le terbium, indispensables pour maintenir la performance des aimants à haute température. Selon de nombreux analystes, cette fragilité pourrait devenir le véritable talon d’Achille de la stratégie occidentale face à la domination chinoise.
Aux États-Unis, MP Materials exploitant la seule mine de terres rares du pays, à Mountain Pass en Californie bénéficie d’un soutien financier massif de Washington et ambitionne d’intégrer toute la chaîne, de l’extraction à la fabrication d’aimants. La production de terres rares légères y progresse, mais la mine ne contient que des traces de dysprosium et de terbium, pourtant essentiels dans les moteurs électriques. « MP Materials pourrait se trouver face à un défi de taille », avertit Ilya Epikhin, du cabinet Arthur D. Little, estimant que l’entreprise devra se tourner vers le Brésil, la Malaisie ou certains pays africains pour s’approvisionner un processus long et complexe.
La dépendance structurelle de l’Occident vis-à-vis de la Chine reste écrasante. D’après Benchmark Mineral Intelligence, les États-Unis et leurs alliés dépendront encore de Pékin pour 91 % de leurs besoins en terres rares lourdes d’ici 2030, contre 99 % en 2024. Et les restrictions chinoises à l’exportation, imposées en avril, ont déjà provoqué la suspension de certaines chaînes de production automobile. Même si Pékin a accepté de reporter de nouveaux contrôles dans le cadre d’un accord bilatéral, la tension sur l’offre mondiale demeure critique, alors que la demande explose.
Pour combler ces déficits, plusieurs acteurs occidentaux accélèrent leurs investissements. La société allemande Vacuumschmelze (VAC), l’un des rares producteurs d’aimants hors de Chine, a signé des accords d’approvisionnement avec Torngat Metals au Québec et Aclara Resources au Brésil pour alimenter sa nouvelle usine en Caroline du Sud. Mais les volumes disponibles restent faibles, les coûts hors de Chine cinq à sept fois plus élevés, et le déficit mondial pourrait atteindre près de 3 000 tonnes d’ici 2035, selon CRU.
Lynas Rare Earths, le plus grand producteur hors de Chine, a commencé cette année à séparer des terres rares lourdes en Malaisie et prévoit d’augmenter sa production, mais sans calendrier clair. D’autres projets comme la raffinerie d’Iluka Resources en Australie-Occidentale ne seront opérationnels qu’à partir de 2027 ou 2028. Pendant ce temps, MP Materials prévoit de démarrer l’an prochain son installation de séparation pour produire 200 tonnes annuelles de dysprosium et terbium, mais ses propres gisements n’en contiennent qu’une fraction.
À cela s’ajoutent de fortes préoccupations environnementales. L’extraction des terres rares lourdes, notamment dans les gisements d’argile ionique, implique une utilisation intensive de produits chimiques qui peut provoquer pollution de l’eau et déforestation. Des mines plus respectueuses de l’environnement sont annoncées, mais se heurtent à la méfiance des populations. Par ailleurs, la présence de matériaux radioactifs comme l’uranium et le thorium dans le minerai de monazite rend leur traitement délicat et coûteux.
Face à ces obstacles, certains producteurs explorent des aimants sans terres rares lourdes — une solution encore limitée à quelques applications comme les éoliennes à rotation lente. « Dès qu’on passe à d’autres usages, comme les moteurs de véhicules électriques à haute température, on a besoin d’éléments lourds », rappelle Erik Eschen, PDG de VAC. Selon lui, les terres rares lourdes constituent la prochaine pièce indispensable pour débloquer une production d’aimants occidentaux à grande échelle.
Malgré les annonces et les financements publics, les mines situées hors de Chine ne pourraient couvrir que 29 % des besoins occidentaux en terres rares lourdes d’ici 2035. L’ambition de réduire la dépendance stratégique à Pékin pourrait donc exiger un effort industriel encore bien supérieur à celui actuellement engagé.