Le sumo, sport millénaire profondément enraciné dans la tradition shintoïste, reste un bastion masculin au Japon. Les femmes y sont toujours interdites dans le cercle sacré, le dohyō. Pourtant, un mouvement silencieux prend forme : plus de 600 pratiquantes s’entraînent désormais dans des clubs amateurs, espérant ouvrir la voie à une reconnaissance plus large.
Parmi elles, Airi Hisano, 27 ans, est considérée comme la meilleure lutteuse du pays. Employée d’une entreprise, elle est aussi la seule membre du club féminin de sa société. Son entraîneur, l’ancien professionnel Daiki Toyonoshima, salue sa puissance et son intensité, comparables à celles de ses homologues masculins. Hisano, qui rêve de voir le sumo devenir un sport olympique sans distinction de genre, représentera le Japon lors des championnats du monde amateurs organisés ce week-end à Bangkok.
À l’université Keio, la première femme admise au club depuis sa fondation en 1919, Rio Hasegawa, incarne également cette nouvelle génération. Championne du monde en poids moyen en 2024, elle s’entraîne avec hommes et garçons, dans un environnement mixte encore rare. Pour elle, l’uniforme adapté aux femmes — un mawashi porté sur un justaucorps — reflète à la fois la modestie culturelle japonaise et les attentes sociétales liées au corps féminin.
Mais la pratique n’est pas sans difficultés. Plusieurs jeunes lutteuses évoquent les moqueries et le harcèlement, liés à leur gabarit imposant. Certaines, comme Nana Nishida, racontent avoir subi un véritable bullying durant leurs années de collège. « Le sumo est un sport où l’on ne gagne pas seulement avec la technique. Il faut aussi savoir utiliser son corps », insiste-t-elle.
Pour soutenir ces vocations, des camps d’entraînement dédiés aux filles sont organisés depuis 2016 au lycée Tottori Jōhoku, à huit heures de route de Tokyo. On y enseigne technique, discipline et nutrition, avec des repas riches en viande, riz et légumes, destinés à développer la masse musculaire. « Nous mangeons pour maintenir notre poids et bâtir notre force », explique Sora Kusuda, 15 ans, pratiquante depuis sept ans et déjà déterminée à devenir championne du monde.
Au-delà du sport, les défenseurs du sumo féminin espèrent provoquer un changement culturel dans une société japonaise où les normes de genre restent strictes. « Cela peut transformer non seulement le sport, mais aussi la société tout entière », souligne Fujio Kariya, commentateur vétéran de la NHK. Une ambition à la hauteur du défi que représentent les 1 500 ans de tradition que ces jeunes lutteuses cherchent aujourd’hui à faire évoluer.