Violences sexuelles : l’Ordre des médecins dans la tourmente
Violences sexuelles : l’Ordre des médecins dans la tourmenteViolences sexuelles : l’Ordre des médecins dans la tourmente

Accusé d’inaction et de silences complices, l’Ordre des médecins est une nouvelle fois au cœur de la controverse. Depuis le procès retentissant de Joël Le Scouarnec, condamné en mai 2025 pour viols et agressions sexuelles sur près de 300 victimes, les critiques fusent contre une institution accusée d’avoir laissé faire, malgré des signaux d’alerte précoces. Ce n’est pas un cas isolé. D’autres scandales, du gynécologue André Hazout au psychiatre Marc Adida, ont révélé un système de régulation souvent défaillant, où les sanctions tardent, voire n’interviennent jamais. À chaque fois, une mécanique similaire : des plaintes précoces, des témoignages multiples, des alertes internes… suivis d’un immobilisme manifeste. Le Scouarnec, déjà condamné en 2005 pour détention d’images pédopornographiques, avait été reçu par l’Ordre du Finistère en 2006. Aucune sanction ne fut prise. Il a continué d’opérer jusqu’en 2017. Lors de son procès, les associations de victimes ont pointé une « complicité » passive, forçant l’Ordre à formuler des excuses publiques. Un geste jugé tardif et insuffisant par les manifestants qui dénoncent la « loi du silence ».

Une justice disciplinaire à deux vitesses

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, sur 261 décisions rendues par le Conseil national de l’Ordre des médecins, seules 16 concernaient des plaintes à caractère sexuel. Parmi elles : cinq radiations, six interdictions temporaires d’exercer. Pour les victimes, le contraste est violent. La justice pénale, engorgée et lente, met parfois jusqu’à sept ans pour juger un viol. Dans cet intervalle, l’Ordre pourrait agir – mais reste souvent en retrait. Des témoignages confirment cette inertie. Charlotte, victime d’un radiologue aux comportements déplacés, s’est vu proposer une conciliation par le conseil départemental. Faute de moyens, elle a renoncé à poursuivre, avant d’être condamnée à lui verser 800 euros pour un avis laissé en ligne. Judith, gynécologue agressée par un collègue, a vu l’Ordre se contenter d’un mois de suspension avec sursis, sans tenir compte des plaintes émanant de patientes ou de sages-femmes. Dans bien des cas, les plaintes des soignantes semblent prises plus au sérieux que celles des patientes. Les critiques sont cinglantes. Des juristes et associations féministes accusent l’institution de protéger la profession plutôt que les victimes. Pire encore, certains médecins lanceurs d’alerte se retrouvent attaqués pour « non-respect de la confraternité », un article du code de déontologie devenu, selon eux, un outil de dissuasion. Pour Elsa Mhanna, neurologue et militante, il est urgent d’inverser la logique : « Il faut protéger les victimes, pas les agresseurs. »

Réformes en suspens et confiance en berne

Face à cette défiance croissante, l’Ordre tente de reprendre la main. Une commission nationale des plaintes a été créée en 2023, censée garantir une lecture plus uniforme et réactive des affaires disciplinaires. Sa mission : faire appel lorsqu’une sanction paraît dérisoire au vu des faits. Christine Louis-Vahdat, désormais à la tête de la section éthique et déontologie, promet un changement de doctrine : ne plus attendre les décisions judiciaires pour agir, dès lors qu’un manquement déontologique est avéré.

Mais les attentes sont plus profondes. Certaines associations plaident pour la généralisation d’une « attestation d’honorabilité » pour les soignants, sur le modèle de celle imposée dans le sport ou la petite enfance. Le dispositif, lancé à titre expérimental dans six départements en 2024, a déjà permis de bloquer plus de 400 professionnels. Un garde-fou que beaucoup jugent indispensable pour restaurer un minimum de confiance entre patients et médecins. Pour l’heure, l’Ordre peine encore à prouver qu’il est là pour protéger les victimes – pas ses membres.

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