Les ports de Méditerranée croulent sous le flot des géants des mers, ces paquebots de 300 mètres de long qui débarquent chaque jour des milliers de passagers dans des villes déjà saturées. À Barcelone, sept navires en escale ont déversé 26 000 croisiéristes en une seule journée de mai. À Marseille, ce sont 2,6 millions de passagers qui ont débarqué en 2024, un bond de 40 % en cinq ans. Le phénomène fait vivre des milliers de personnes, mais attise une opposition croissante. Les habitants pointent du doigt un tourisme éclair, concentré en quelques lieux emblématiques, qui désorganise le quotidien sans générer de véritables retombées économiques locales. Selon une étude espagnole, un croisiériste en escale dépense en moyenne 43 euros, bien loin de l’impact vanté par les compagnies. À Barcelone, 65 % des habitants interrogés demandent désormais des restrictions. Même discours à Marseille, où la municipalité juge que la ville assume les nuisances sans bénéficier des avantages.
Symboles des excès du tourisme globalisé
Les paquebots concentrent critiques et controverses. Leur impact environnemental est dans le viseur : émissions de microparticules, rejet des eaux polluées, consommation énergétique vertigineuse. Selon un chercheur du CNRS, un paquebot en escale consommerait trois fois plus d’énergie qu’un pétrolier. L’industrie met en avant ses efforts : moteurs au gaz naturel liquéfié, tri des déchets, électrification progressive des quais… Mais rien n’enraye la défiance. Venise a été la première à sévir. Après le naufrage du Costa Concordia en 2012 et plusieurs manifestations massives, les bateaux ont été bannis du centre historique en 2021. À Marseille, les mobilisations s’enchaînent, entre opérations de blocage et pressions politiques. La mairie tente de réguler, mais n’a pas la main sur le port, administré à l’échelle nationale. À Nice, Christian Estrosi a voulu interdire les plus gros navires à Villefranche-sur-Mer, avant d’être stoppé par la justice. Les ports, mis en concurrence, deviennent les variables d’ajustement d’un système sous tension. Face aux critiques, les compagnies cherchent à préserver leur image. Elles rappellent que la croisière ne représente que 2 % des flux touristiques mondiaux, loin derrière l’aviation. Mais leur visibilité démesurée, leur rythme imposé et leur modèle de consommation à bord cristallisent les crispations. Derrière les slogans marketing, c’est un rapport au voyage qui est remis en question : celui d’un tourisme rapide, formaté, vorace, qui laisse peu aux territoires, mais beaucoup de traces.