Il devait mourir avant d’avoir appris à marcher. Il s’apprête à souffler sa centième bougie. Léon Landier, né en juin 1925, fêtera ses 100 ans le 18 juin prochain à la maison de retraite La Roseraie, à Pléneuf-Val-André. Le vieil homme, lucide et bien assis dans son fauteuil, hausse les épaules quand on lui demande le secret de sa longévité. Il n’en sait rien. Il n’a rien fait de plus que les autres, selon lui. Et pourtant, son histoire ressemble à un miracle. Quelques semaines après sa naissance, les médecins de l’époque annoncent aux parents qu’il ne passera pas l’été. L’enfant souffre d’une otite mastoïdite, une infection grave. L’os de l’oreille est rongé, la fièvre ne retombe pas. Les parents sont invités à se « résigner ». Mais le petit Léon ne se laisse pas faire. Le docteur Paillard viendra quarante et une fois à domicile. Quand on appelle finalement l’hôpital pour annoncer la guérison, le médecin croit à une blague. Il pensait l’enfant déjà enterré. C’est ainsi que commence la vie d’un homme que tout désignait pour mourir et qui a traversé un siècle.
La terre, les chevaux, les copains et les prières
Léon grandit à la ferme de La Chênaie, entre Planguenoual et La Vollée, avec ses deux frères et sa sœur. L’école ne le passionne pas, même s’il décroche le certificat d’études. Il préfère les chevaux aux cahiers. Dès son plus jeune âge, il laboure, ensemence et tire la charrue derrière les bêtes de trait. Quand le tracteur débarque, il révolutionne les champs sans effacer les chevaux. Dans les années d’après-guerre, Léon est exempté de service militaire. Une chance, dit-il. Il n’avait aucune envie de porter les armes. Son frère, lui, a été envoyé de force en Allemagne puis en Tchécoslovaquie, réquisitionné dans le cadre du STO. À son retour, il n’était plus que l’ombre de lui-même. À la ferme, on tient le coup. On mange ce qu’on produit. Léon se rend à la messe tous les dimanches, fidèle au banc paroissial, et prolonge l’office autour d’un verre dans l’un des nombreux cafés du bourg. Un pèlerinage à Lourdes change sa vie : il y rencontre Thérèse, une institutrice installée à Pléneuf. Ils se marient tard, sans avoir d’enfant. Ce n’est pas un regret, dit-il. C’est la vie. Ils habitent ensemble à La Cotentin, près du camping, dans une maison avec vue sur mer. Léon y devient un jardinier appliqué, expert en haricots, flageolets, pommes de terre et poules bien nourries. Thérèse mitonne les repas. Le dimanche, c’est poulet-frites au beurre ou côtes d’agneau bien dorées.
La vie tranquille, les souvenirs vivants
Le couple effectue plusieurs fois le trajet jusqu’à Lourdes en voiture. À chaque voyage, une halte chez un marchand de vin du Bordelais, pour remplir le coffre de bonnes bouteilles pas chères. Léon en sourit encore, les yeux pleins d’espièglerie. Après avoir aidé son beau-frère à la ferme, il prête main-forte aux voisins pour les moissons ou les récoltes. Une vie simple, modeste, solidaire. À table, c’est sa femme qui régalait. Aujourd’hui, il s’adapte aux repas standardisés de la maison de retraite. Ce n’est plus la même vie, mais il ne se plaint pas. Il lit le journal, les avis d’obsèques, fait la sieste, discute avec sa cousine qui partage le même toit. Thérèse est décédée il y a quatre ans. Deux ans plus tard, Léon chute seul chez lui et se fracture les lombaires. Il est hospitalisé, puis orienté en maison de retraite. Il accepte, comme toujours. Il continue d’être entouré, visité chaque semaine, choyé par ses nièces et neveux. L’une d’elles venait même lui rapporter du mille-feuille de Bréhand quand il vivait encore seul. Le bébé dont on ne donnait pas cher il y a un siècle est toujours debout. Le médecin, un jour, avait soufflé devant le nourrisson agrippé à sa tétine : « Celui-là, il a envie de vivre. » Il avait raison. Et peut-être qu’au fond, c’est tout ce qu’il faut pour franchir un siècle. Bon anniversaire, Léon.