Un mot circule, encore discret mais tenace, dans les débats sur l’école, la famille et la justice: l’enfantisme. Derrière ce terme, un mouvement politique et social qui réclame une meilleure considération des enfants et des adolescents, face à ce que ses défenseurs décrivent comme des dominations d’adultes. L’idée n’est pas sortie de nulle part: elle fait écho à des notions plus anciennes, nées dans les années 1970 aux États-Unis, autour de l’« adultisme », ces stéréotypes qui collent aux mineurs, jugés trop vite immatures, manipulateurs ou simplement pas crédibles.
Au coeur du sujet, il y a le dur, le concret, le quotidien. Le Collectif enfantiste, fondé en 2022 par l’autrice Claire Bourdille, met en avant les violences faites aux mineurs, en rappelant qu’un enfant sur dix serait victime de violences sexuelles. Dans leur viseur aussi, les violences éducatives dites ordinaires, la gifle qui « apprend », la fessée qui « recadre », la bousculade qui « remet les idées en place »: selon un baromètre Ifop, près d’un tiers des parents jugent encore les punitions corporelles utiles. La Fondation pour l’enfance, elle, alerte sur les conséquences de ces gestes dans le développement de l’enfant.
Quand la parole des mineurs cesse d’être un bruit de fond
Ce que l’enfantisme pointe, c’est aussi une mécanique plus feutrée: l’enfant qu’on n’écoute pas, l’ado qu’on soupçonne d’exagérer, le ressenti qu’on balaie d’un revers de main. Claire Bourdille parle d’un phénomène « systémique » et d’une société qui transforme trop souvent ces violences en simples faits divers, alors que les témoignages et mobilisations comme #MeTooEcole ou SOS Périscolaire rappellent que le problème ne se cantonne pas à un quartier ou à une ville. Dans cette lecture, l’autorité adulte devient parfois une pièce trop lourde, posée sur des épaules trop petites.
L’arrière-plan historique, lui, n’a rien d’anodin. Le sociologue Pierre Moisset rappelle qu’à la fin du XIXe siècle, le mineur était pensé comme un être passif à formater, sur fond d’héritage religieux et moral où l’enfant portait une « part de mal » qu’il fallait contrarier. Les temps changent: l’essor des neurosciences a popularisé l’idée d’un enfant « sujet plein », en demande de repères stables et d’attachements fiables. On voit poindre, dit-il, un changement de sensibilité: l’autorité verticale perd un peu de son évidence, au profit d’une éducation davantage fondée sur l’accompagnement et la conversation.
Un basculement éducatif entre héritage autoritaire et nouvelles approches centrées sur l’enfant
Reste le noeud, celui qui serre beaucoup de parents et pas mal d’institutions: comment tenir la frontière entre cadrer et dominer. « On éduque les enfants en fonction de ce qu’on a vécu », observe Claire Bourdille, et il n’est pas simple de lâcher des réflexes transmis de génération en génération, surtout quand la fatigue, la pression sociale et l’inquiétude s’invitent à table. L’enfantisme, qu’on l’embrasse ou qu’on s’en méfie, agit comme un révélateur: la France dispose de droits de l’enfant solides sur le papier, mais l’écart avec la réalité continue de grincer, et la bataille se jouera sans doute là, dans l’effectivité, au plus près des familles, des écoles et des tribunaux.
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