Très critiquée par les associations de défense animale, la filière française du foie gras amorce une transformation de fond : à l’horizon 2030, plus aucun caneton femelle ne sera broyé à la naissance. Inspirée par les avancées réalisées dans la filière des poules pondeuses, où l’interdiction du broyage des poussins mâles est entrée en vigueur en 2023 en France, l’interprofession du foie gras s’engage résolument vers une alternative technologique : l’ovosexage, ou sexage in ovo, avant éclosion.
Une révolution technique au cœur des couvoirs
À Aignan, dans le Gers, un couvoir détenu par les coopératives Maïsadour, Vivadour et Cavac, est désormais équipé d’un robot dernier cri, fruit de plus de dix années de recherche. Ce dispositif, encore en phase de calibrage, permet de déterminer le sexe des embryons de canard directement dans l’œuf grâce à une combinaison de caméras haute résolution, de capteurs lumineux et d’une intelligence artificielle.
Le processus, mis au point avec le soutien du plan France Relance et l’aide du CIFOG, repose sur une analyse de l’œil embryonnaire visible à travers la coquille. Des ventouses placent les œufs dans une machine automatisée, où une lumière rouge permet à une caméra de détecter la pigmentation de l’œil. Les œufs porteurs d’embryons mâles (à yeux noirs) sont réincubés, tandis que les œufs femelles et non fécondés sont orientés vers un circuit de valorisation : les coques sont revalorisées, le contenu transformé en aliments pour animaux.
Actuellement, la machine peut traiter jusqu’à 20 000 œufs par heure, selon Céline Mazé, directrice de l’accouvage palmipèdes chez Maïsadour. Le coût du sexage reste élevé, 80 centimes par œuf, pour un caneton vendu environ 3 euros, mais l’objectif est de descendre à 30 centimes grâce à l’effet d’échelle et aux améliorations technologiques.
Une transition financée par la filière
Pour amortir les coûts, un mécanisme de financement solidaire a été mis en place au sein de la filière. Depuis 2024, chaque éleveur paie une cotisation de 25 centimes par caneton acheté, qu’il soit issu de l’ovosexage ou non. Les couvoirs équipés perçoivent de leur côté 55 centimes par caneton ovosexé, pendant une période de trois ans, afin de rentabiliser l’investissement initial (environ 4,8 millions d’euros à Aignan). Les autres grands couvoirs comme Grimaud Frères Sélection et Orvia suivent cette dynamique.
« La cotisation évoluera en fonction de l’équipement progressif des couvoirs. D’ici 2030, tous devront être opérationnels », souligne Marie-Pierre Pé, directrice du CIFOG. « Cet engagement est volontaire, mais il est soutenu par une réelle volonté collective de répondre aux attentes sociétales en matière de bien-être animal. »
Un enjeu éthique, environnemental et économique
Si cette avancée technologique marque une rupture éthique importante, elle s’inscrit également dans une logique de rationalisation : moins d’eau, moins d’énergie, car les œufs non incubés ne consomment pas de ressources inutiles, et meilleure valorisation des sous-produits. De plus, les œufs femelles pourront aussi être rémunérés à terme, alors qu’ils étaient jusqu’ici éliminés sans contrepartie.
Historiquement, l’élevage des femelles a été abandonné dès les années 1990 dans la production de foie gras, les mâles étant préférés pour la qualité et le volume de leur foie, mais aussi pour leur croissance plus rapide. Le sexage précoce pourrait aussi à terme rouvrir des discussions sur le devenir des canettes femelles, potentiellement valorisables dans d’autres circuits (viande, reproduction).
Quelles répercussions sur les prix ?
Reste une inconnue : le répercussion du coût sur le prix final. La chaîne de valeur, de l’éleveur à la grande distribution en passant par l’engraisseur et le transformateur, est censée absorber progressivement cette hausse, mais certains maillons restent réticents. Même avec les lois Egalim, censées garantir une juste rémunération des producteurs, il reste difficile de faire accepter ces coûts supplémentaires aux enseignes de la grande distribution, confient les professionnel du secteur…