Décharge nucléaire sous-marine : une mission inédite dans l’Atlantique
Décharge nucléaire sous-marine : une mission inédite dans l’Atlantique

Le 16 juin, une équipe de scientifiques français va appareiller depuis Brest pour une mission aux allures de plongée dans l’oubli. Leur objectif : cartographier une zone de 6 000 km² de l’Atlantique nord-est où dorment, à 4 000 mètres de profondeur, plus de 200 000 barils de déchets radioactifs, immergés entre 1946 et 1993. Personne ne sait exactement où ils sont, ni dans quel état. Armés d’un robot de dernière génération, les chercheurs entendent enfin lever le voile sur cette gigantesque décharge radioactive, héritée d’une époque où l’immersion en mer passait pour une solution acceptable. Pendant 26 jours, les chercheurs du CNRS, de l’Ifremer et de la flotte océanographique française sonderont les abysses à l’aide d’UlyX, un robot capable de descendre jusqu’à 6 000 mètres. Il réalisera des cartes sonar, prendra des images précises des barils et collectera des échantillons d’eau, de sédiments et d’organismes vivants pour mieux comprendre le comportement des radionucléides dans cet environnement extrême. En ligne de mire : évaluer les risques pour les écosystèmes marins si certains de ces fûts corrodés venaient à fuir.

Des fûts hors d’âge et des données lacunaires

La majorité des barils immergés contiennent des déchets à très faible, faible ou moyenne activité, généralement solidifiés dans du béton ou du bitume avant d’être scellés. Mais leur durée de vie théorique de 20 à 25 ans est largement dépassée. Les seuls pays à avoir jeté à la mer des éléments hautement radioactifs sont les États-Unis et l’ex-URSS, incluant parfois des cuves de réacteurs avec du combustible. Le problème : les informations disponibles sont fragmentaires, voire inexistantes. L’Agence internationale de l’énergie atomique elle-même reconnaît ne pas disposer d’un inventaire fiable. Le peu d’archives subsistantes témoigne d’un autre temps : course au nucléaire, absence de cadre juridique, secret d’État. Les premières limites à cette pratique n’ont émergé qu’en 1975, avant une interdiction formelle au début des années 1990.

L’ambition : une cartographie précise des risques

Cette nouvelle mission entend dépasser les approximations des campagnes précédentes, menées à l’aveugle avec des moyens rudimentaires. Les chercheurs espèrent localiser précisément certaines concentrations de fûts, identifier d’éventuels rejets, et comprendre comment les radionucléides circulent, s’accumulent ou pénètrent dans la chaîne du vivant. Car certains, comme le strontium 90, peuvent être confondus par les organismes avec du calcium, et donc être assimilés biologiquement. Les résultats ne seront pas immédiats : plusieurs mois d’analyses en laboratoire seront nécessaires, avant une seconde mission de confirmation. Mais pour les scientifiques, c’est un premier pas vers une cartographie fine des déchets nucléaires engloutis. Et peut-être, à terme, un état des lieux sans précédent sur l’un des secrets les mieux enfouis du XXe siècle.

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