Huit mois après son évasion spectaculaire au péage d’Incarville, Mohamed Amra s’apprête à être de nouveau transporté hors de prison. Actuellement détenu dans l’unité ultra-sécurisée de Condé-sur-Sarthe (Orne), il doit être extrait la semaine prochaine à la demande de la juge d’instruction Sophie Aleksic, chargée du volet judiciaire de son évasion sanglante. Une décision qui fait grincer bien des dents dans les rangs des syndicats pénitentiaires.
Un choix de la juge qui interroge l’administration
La magistrate, co-saisie dans l’enquête par la Junalco (juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée), exige une audition en présentiel. Mohamed Amra, alias « la Mouche », sera accompagné de ses avocats, Lucas Montanier et Benoît David. Le déplacement de ce détenu au profil explosif inquiète les syndicats de surveillants. Wilfried Fonck, secrétaire national d’Ufap-Unsa, dénonce une décision qui va à l’encontre des efforts consentis pour limiter ce type de transferts, rendus d’autant plus sensibles depuis la tragédie de mai 2024. Pour mémoire, lors de son évasion organisée par un commando armé, deux agents pénitentiaires avaient été tués. Depuis, le gouvernement a accéléré la mise en œuvre de la loi sur le narcotrafic, entérinée en mars dernier. Elle prévoit notamment que les auditions judiciaires se fassent par visioconférence, afin d’éviter justement de tels risques. Les autorités ont également lancé le regroupement des cent narcotrafiquants les plus dangereux dans des établissements de haute sécurité, dont fait partie Condé-sur-Sarthe.
Un signal d’indépendance de la justice ou une faille dans le protocole ?
Malgré ce dispositif, l’extraction d’Amra semble relancer les inquiétudes. Les modalités exactes du transfert – par la route, par hélicoptère, ou un dispositif hybride – restent confidentielles. Mais même avec la filière criminelle de 2024 désorganisée et plusieurs de ses membres écroués, la prudence est maximale. Ce choix d’une audition en cabinet, plutôt qu’à distance, interroge. Selon certaines sources, il pourrait s’agir d’un message clair de la part de la magistrature : les juges restent souverains sur la conduite de leurs enquêtes, malgré les nouvelles contraintes sécuritaires. La position est défendue par plusieurs avocats, dont Me Nabil Boudi, qui estime que la visio nuit à l’exercice des droits de la défense, et prive les échanges avec le juge de leur substance. Ce retour de Mohamed Amra devant un juge, en chair et en os, cristallise ainsi les tensions entre sécurité carcérale, efficacité judiciaire et respect des libertés fondamentales. Une ligne de crête que l’administration et la magistrature devront continuer à négocier, affaire après affaire.