Les entreprises Neuralink, Synchron et Neuracle cherchent à élargir la portée de leurs essais cliniques et à transformer leurs prototypes en produits concrets, comme l’explique Antonio Regalado, rédacteur en chef des sciences biomédicales au magazine américain Technology Review.
Une nouvelle forme d’interaction
Les entreprises technologiques explorent depuis longtemps des moyens innovants d’interaction entre les humains et les ordinateurs — à l’image des lunettes Google Glass, de l’Apple Watch ou de l’assistant vocal Alexa d’Amazon. Mais une option plus radicale reste encore marginale, testée par moins d’une centaine de personnes dans le monde : les interfaces cerveau-ordinateur implantées, ou BCI (Brain-Computer Interface).
Ces implants consistent en des électrodes placées dans le cerveau de personnes paralysées afin qu’elles puissent transmettre des commandes à un ordinateur par des signaux neuronaux, via un fil ou une transmission radio. Cela leur permet de contrôler un curseur d’ordinateur, et dans certains cas, de produire de la parole.
Le domaine commence tout juste à franchir le cap de l’application pratique. Actuellement, environ 25 essais cliniques de BCI implantées sont en cours.
Cette avancée est portée par quelques entreprises qui recrutent activement des volontaires pour participer à leurs tests. Il s’agit de Neuralink, soutenue par Elon Musk, de Synchron, basée à New York, et de Neuracle Neuroscience, en Chine.
Des implants cérébraux en phase de test
Chacune de ces entreprises cherche à commercialiser la première BCI implantée approuvée sur le marché.
La Dre Michelle Patrick Krugher, chercheuse qui a cartographié les essais de BCI aux côtés de l’ingénieur José Luis Contreras-Vidal de l’Université de Houston, explique :
« C’est une phase de transition. Ces deux dernières années ont vu un afflux massif d’investissements privés, créant un élan qui permet aux entreprises d’accélérer. »
Pendant longtemps, les BCI relevaient davantage du fantasme que de l’application clinique concrète. Elles ont fait les gros titres, mais ont apporté peu d’aide réelle aux patients.
Michelle Patrick Krugher rappelle que la première commande informatique réussie par un implant cérébral remonte à 1998. Depuis, des chercheurs ont lentement mené des tests avec un patient à la fois, sur des périodes de plusieurs mois ou années. En 26 ans, elle a recensé 71 patients ayant pu contrôler un ordinateur par leurs neurones.
Ces essais ont permis aux participants de jouer à des jeux vidéo, de manipuler un bras robotisé, ou encore de parler via un ordinateur. Mais cela reste limité : les implants ne sont pas disponibles à grande échelle et leur usage quotidien n’est pas encore réaliste pour les personnes lourdement paralysées.
Vers des essais avancés
Le professeur Contreras-Vidal souligne :
« Le succès technique est essentiel, mais son application concrète est un tout autre défi. » De nombreuses questions restent en suspens : combien de temps un implant reste-t-il fonctionnel ? « Quel niveau de contrôle offre-t-il ? »
Trois grandes entreprises tentent actuellement d’y répondre dans leurs essais à plus grande échelle.
Synchron : la simplicité avant tout
Synchron utilise un stentrode (stent doté d’électrodes), inséré dans une veine du cou jusqu’au cerveau. L’entreprise a implanté cette technologie chez 10 patients (6 aux États-Unis, 4 en Australie) — un record pour ce type de dispositif.
Le stentrode capte des signaux limités, offrant un contrôle rudimentaire (marche/arrêt), surnommé « le commutateur » par la société. Cela ne permet pas de manipuler des logiciels complexes, mais bien de naviguer dans des menus ou de sélectionner des messages prédéfinis.
Selon Tom Oxley, PDG de Synchron,
« C’est une solution aussi simple que possible, ce qui la rend scalable pour un plus grand nombre de patients, sans chirurgie cérébrale. »
Néanmoins, Synchron reste au stade exploratoire. Aucune date n’a encore été fixée pour une étude pivot qui permettrait une autorisation de mise sur le marché.
Neuralink : une approche plus ambitieuse
Neuralink a implanté son dispositif N1 chez trois volontaires. Il s’agit de minuscules électrodes insérées directement dans le cerveau via un trou dans le crâne. Plus d’électrodes signifie plus de signaux neuronaux captés.
Le premier volontaire, Noland Arbaugh, a montré comment il pouvait déplacer un curseur sur un écran et cliquer — jouant à des jeux comme Civilization ou aux échecs en ligne.
Neuracle : des essais encore opaques
En Chine, Neuracle affirme mener deux essais cliniques sur son implant et un troisième aux États-Unis. Son approche repose sur une grille d’électrodes placée à la surface du cerveau. Un patient paralysé a ainsi pu stimuler les muscles de son bras et refermer sa main en utilisant le système.
Peu de détails sont disponibles. Aucun chiffre précis n’a été communiqué sur le nombre de patients, et l’entreprise ne figure pas dans les statistiques de Krugher, qui s’est appuyée sur la presse et les contacts directs pour recenser les cas.
Selon ses données, certains implants ont fonctionné pendant jusqu’à 15 ans, plus de la moitié des patients se trouvent aux États-Unis, et environ 75 % sont des hommes.
Mais une question cruciale demeure : les BCI implantées deviendront-elles des produits utiles à grande échelle, ou resteront-elles confinées à la recherche expérimentale ?
La Dre Krugher conclut :
« D’ici cinq à dix ans, les BCI deviendront soit des produits concrets, soit resteront des prototypes de laboratoire. » Mais je suis assez confiante : un grand progrès est à venir.»