L’Organisation mondiale de la santé tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme. Selon deux rapports publiés début octobre, la résistance aux antimicrobiens progresse à un rythme inquiétant et pourrait causer jusqu’à 39 millions de morts dans les vingt-cinq prochaines années. Ce phénomène, qualifié de « pandémie silencieuse », compromet déjà les traitements de nombreuses infections et menace de rendre obsolètes les progrès de la médecine moderne. Le constat est brutal : le développement de nouveaux antibiotiques stagne, tandis que les bactéries mutent plus vite que la recherche ne réagit. L’OMS parle d’une « double crise » : pénurie de molécules innovantes et effondrement de l’investissement pharmaceutique. Sur les 90 médicaments antibactériens actuellement en développement dans le monde, seuls quinze apporteraient un réel bénéfice clinique, et à peine cinq seraient efficaces contre les bactéries les plus résistantes, celles dites « critiques ». La plupart de ces programmes reposent sur de petites entreprises, fragiles financièrement, après le désengagement progressif des grands laboratoires.
Un combat scientifique et économique en panne
L’organisation onusienne reconnaît que le pipeline préclinique reste actif, avec plus de 230 projets de recherche recensés, mais l’innovation manque de souffle. Les approches dites « non traditionnelles » (comme les bactériophages ou les anticorps ciblés) peinent à se concrétiser. Le résultat est sans appel : les promesses faites par les États membres de l’ONU pour réduire les décès dus à la résistance aux médicaments d’ici 2030 semblent d’ores et déjà hors d’atteinte. Les scientifiques rappellent que la résistance se développe chaque fois qu’un antibiotique est utilisé, chez l’homme comme chez l’animal. L’usage excessif ou inapproprié dans les hôpitaux, les cliniques ou les exploitations agricoles alimente ce cercle vicieux. En médecine humaine, la consommation reste élevée, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire où l’accès aux soins est limité et le contrôle des prescriptions quasi inexistant.
L’agriculture, un moteur invisible de la résistance
Près des trois quarts des ventes mondiales d’antimicrobiens concernent le bétail. Dans les élevages intensifs, les antibiotiques sont souvent utilisés pour prévenir les maladies plutôt que pour les soigner, contribuant à la diffusion de souches résistantes. Malgré les engagements pris pour réduire leur usage, la consommation vétérinaire devrait encore augmenter de 30 % d’ici 2040, tirée par la croissance de la production de viande en Asie. Ce déséquilibre entre innovation médicale et pressions écologiques alimente la montée des « bactéries cauchemardesques », selon la formule de l’OMS. Certaines d’entre elles, comme Staphylococcus aureus, Escherichia coli ou Acinetobacter baumannii, figurent parmi les agents pathogènes prioritaires les plus dangereux pour la santé mondiale. Sans un effort massif de financement public et privé, la résistance antimicrobienne pourrait bientôt faire plus de victimes que le cancer. Pour Yukiko Nakatani, sous-directrice générale de l’OMS, « les infections pharmacorésistantes continueront de se propager si nous n’investissons pas davantage dans la recherche et le développement ». Un avertissement clair : le monde mène aujourd’hui une course contre la montre pour ne pas perdre la guerre des antibiotiques.