C’est un indicateur que l’on croyait en progrès constant. Pourtant, la mortalité infantile remonte en France, à rebours de la majorité des pays européens. En 2024, 2 700 bébés sont morts avant leur premier anniversaire, soit un enfant sur 250. Avec 4,1 décès pour 1 000 naissances vivantes, la France glisse au 23e rang sur 27 dans l’Union européenne. Une dégringolade inquiétante qui alerte les scientifiques comme les parlementaires. Ce Jeudi 16 mai, une proposition de loi « visant à lutter contre la mortalité infantile » est examinée à l’Assemblée nationale. Portée par le député corse Paul-André Colombani (Liot), elle appelle à créer un registre national des naissances, afin de centraliser les données encore trop éparses. Objectif : mieux comprendre les causes des décès précoces et mettre fin à une dérive statistique qui, depuis 2020, échappe à toute explication claire.
Soins néonatals sous tension, données morcelées
Pour Elsa Kermorvant, néonatologiste à l’hôpital Necker et vice-présidente de la Société française de néonatalogie (SFN), le nœud du problème réside dans l’essoufflement des soins critiques néonatals. En France, ces unités sont encore organisées selon des décrets datant de 1998, alors même que le profil des bébés hospitalisés a considérablement évolué. Manque de lits de réanimation, effectifs infirmiers insuffisants, inégalités territoriales : tout converge vers une dégradation silencieuse de la prise en charge. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La hausse des décès se concentre sur les 27 premiers jours de vie, période où seuls les services les plus spécialisés peuvent intervenir efficacement. Les causes principales restent classiques : grande prématurité, malformations congénitales, complications lors de l’accouchement. Mais la capacité à y répondre s’étiole. Selon les standards internationaux, un nouveau-né gravement malade nécessite une infirmière dédiée. En France, ce ratio est rarement atteint. La Cour des comptes, le Sénat et plusieurs missions parlementaires ont déjà tiré la sonnette d’alarme. En vain. La France, autrefois parmi les meilleurs élèves européens en santé périnatale, décroche nettement. Pendant ce temps, la Suède, avec seulement 1,8 décès pour 1 000 naissances, conserve son modèle : peu de maternités, mais bien équipées, bien dotées, et organisées autour des soins intensifs.
Accès aux soins, précarité, grossesses à risque : les autres facteurs
Le député Colombani, lui, pointe une autre faille : l’éloignement croissant des maternités. Selon lui, 900 femmes vivent à plus de 30 minutes d’un établissement, et le nombre de celles à plus de 45 minutes a bondi de 40 % en quatre ans. Une situation qui compromet les accouchements dans des conditions sécurisées. Il réclame un moratoire sur les fermetures de petites maternités, celles réalisant moins de 300 accouchements par an — une mesure écartée en commission parlementaire, au grand regret du député. Mais tous les spécialistes ne partagent pas cette analyse.
« C’est un faux débat », tranche Elsa Kermorvant. En 2021, seulement 22 décès ont été recensés à la suite de naissances inopinées hors maternité. Pour elle, la priorité reste la qualité des soins là où les naissances ont effectivement lieu, et non leur proximité géographique. D’autres facteurs entrent en ligne de compte : l’augmentation des grossesses multiples, souvent induites par les techniques de procréation médicalement assistée, l’âge avancé des mères, ou à l’inverse les maternités très précoces, la précarité socio-économique, le tabagisme, l’obésité. Les femmes vivant dans les DOM ou issues de catégories sociales modestes sont particulièrement exposées, tout comme les enfants issus de jumeaux ou triplés, qui présentent cinq fois plus de risques de mourir avant un an. Dernier point soulevé par l’Insee : les progrès de la médecine eux-mêmes faussent peut-être les chiffres. Des enfants autrefois classés comme mort-nés survivent désormais quelques heures ou jours, entrant alors dans les statistiques de mortalité infantile. Mais là encore, la comparaison avec la Suède fragilise cet argument, puisque ce pays pratique la réanimation dès 22 semaines d’aménorrhée, contre 24 en France, et maintient pourtant des taux bien plus faibles. La mortalité infantile est un marqueur de justice sociale et de qualité des soins, martèle Paul-André Colombani. Pour que la France retrouve un niveau digne de ses ambitions sanitaires, la refonte des soins néonatals devient une urgence absolue. À condition que la volonté politique suive.