Neurotoxique suspecté, pollinisateur tueur et agent chimique retrouvé dans l’organisme de nourrissons, l’acétamipride s’impose malgré lui comme le symbole explosif d’une loi largement contestée. Portée par le sénateur Laurent Duplomb, la nouvelle législation relance la possibilité d’utiliser certains néonicotinoïdes interdits depuis 2018. En tête de liste : l’acétamipride, un pesticide qui suscite une opposition massive. Plus d’1,5 million de signatures s’accumulent sur une pétition en ligne. Les apiculteurs, écologistes, scientifiques et citoyens dénoncent une régression sanitaire et environnementale, là où les partisans du texte brandissent la survie économique de filières agricoles.
Neurotoxique avéré chez les insectes, suspecté chez l’humain
Depuis des années, l’acétamipride est dans le viseur des chercheurs. Comme tous les néonicotinoïdes, il agit sur le système nerveux des insectes, provoquant désorientation, paralysie et mort. En 2019, l’Inrae recensait déjà ses effets « non intentionnels » sur les abeilles et autres insectes auxiliaires. Le chimiste Jean-Marc Bonmatin, expert reconnu, alerte depuis longtemps sur sa toxicité pour l’ensemble du vivant, citant aussi oiseaux et amphibiens. Côté humain, les données sont plus floues, mais tout sauf rassurantes. L’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa) ne nie pas la possibilité d’un effet sur le neurodéveloppement. Elle reconnaît même de « sérieuses incertitudes » sur la toxicité de la molécule pour le cerveau du fœtus, appelant à de nouvelles études. En attendant, des traces d’acétamipride ont été retrouvées dans l’urine de nouveau-nés et le liquide céphalo-rachidien d’enfants. Pour Bonmatin, le principe de précaution devrait s’imposer. Pourtant, le produit reste autorisé jusqu’en 2033, offrant aux industriels un boulevard réglementaire.
Un outil agricole pas si indispensable, mais politiquement choisi
Le retour de l’acétamipride est justifié par ses défenseurs comme un mal nécessaire. Selon eux, certaines cultures comme la betterave sucrière ou la noisette ne pourraient survivre sans ce pesticide. Mais cette affirmation repose sur une définition contestable de l’alternative : même efficacité, même coût. Autrement dit, seules les molécules équivalentes, donc d’autres pesticides, sont prises en compte. Pourtant, selon une vaste étude de l’Inrae en 2019, des solutions existent dans 96 % des cas, dont 78 % non chimiques. Le problème ? Leur mise en œuvre demande du temps, du soutien technique et des aides financières. Or la loi Duplomb écarte cet accompagnement. Elle répond à des difficultés économiques réelles – chute des rendements, concurrence internationale – en autorisant un outil chimique controversé, plutôt qu’en protégeant les filières agricoles autrement. Le raisonnement est dénoncé jusque dans le monde scientifique. Bonmatin estime qu’on traite un problème économique avec une solution toxique, et que c’est à l’Europe d’élever le niveau d’exigence, plutôt que de s’aligner sur les pratiques les plus permissives.
Une concurrence mal posée, des enjeux minimisés
Le gouvernement argue que l’acétamipride est autorisé dans 26 pays européens. Mais cette affirmation masque la réalité : l’évaluation est certes européenne, mais l’autorisation des produits formulés reste nationale. Chaque État adapte ses choix à ses cultures et ses enjeux sanitaires. En France, l’apiculture est une activité répandue et sensible. Là où l’Allemagne importe la majorité de son miel, l’Hexagone produit localement. La comparaison est donc trompeuse. La loi Duplomb n’a pas seulement réactivé un pesticide. Elle a rouvert un débat fondamental : faut-il sacrifier le vivant au nom de la compétitivité ? Pour l’instant, la réponse législative privilégie les traitements chimiques aux mutations agricoles. Mais face à une contestation citoyenne inédite, le combat pour une transition durable pourrait bien reprendre de plus belle.