Près d’un milliard d’euros de dette, des fournisseurs payés avec des mois de retard, une capacité de désendettement fortement dégradée et plusieurs recommandations anciennes restées sans effet : l’Assemblée de Martinique examine ce jeudi 24 septembre le rapport de la Chambre régionale des comptes consacré à la situation financière de la Collectivité territoriale de Martinique. Pour Serge Letchimy, qui invoque en partie un héritage financier et promet désormais un redressement, la séance s’annonce particulièrement sensible.
Parmi les oppositons, trop silencieuses, Yan Monplaisir, maire de Saint-Joseph et président de LR Martinique, monte au créneau et dénonce l’échec de l’ère Lectchimy dans les colonnes d’Opinion Internationale et d’Info Outre-mer.
C’est une plénière que l’exécutif martiniquais aura du mal à ramener aux affrontements politiques habituels. Ce jeudi 24 septembre, l’Assemblée de Martinique doit examiner le rapport définitif de la Chambre régionale des comptes consacré aux exercices 2021 à 2025 de la Collectivité territoriale de Martinique. Le document, long de 82 pages, décrit un « déséquilibre financier structurel » et met en garde contre une possible « spirale de dégradation » de la situation financière. La dette a progressé de 28 % entre 2021 et 2024 pour atteindre 977 millions d’euros et devrait, selon les projections de la juridiction financière, franchir le milliard d’euros en 2026.
Le débat ne portera pourtant pas seulement sur le montant spectaculaire de l’endettement. C’est l’ensemble de l’équilibre financier de la collectivité qui est interrogé : affaiblissement de l’épargne, dégradation de la capacité de désendettement, délais de paiement considérables, comptabilité insuffisamment fiabilisée et recommandations anciennes restées sans effet. Dans l’éditorial publié mercredi par Opinion Internationale, Michel Taube résumait cette volonté de ramener la discussion aux données financières en appelant l’Assemblée à débattre d’abord des chiffres. Les éléments préparatoires transmis avant la plénière insistaient eux aussi sur cette idée : moins chercher un responsable symbolique que demander à l’exécutif un calendrier précis de redressement.
Une dette de 977 millions d’euros et des marges de manœuvre qui se réduisent
Le premier problème est celui de la dette, mais surtout de la capacité de la CTM à la supporter. L’encours atteint 977 millions d’euros, contre 744 millions quelques années auparavant. La capacité de désendettement, qui mesure le nombre théorique d’années nécessaires pour rembourser la dette en y consacrant l’épargne brute disponible, est passée de dix ans en 2021 à vingt ans en 2024. L’épargne brute a, elle, chuté de 60 % entre 2022 et 2024, pour atteindre 48,5 millions d’euros selon les données rapportées par l’AFP. C’est cette combinaison, davantage que le seul chiffre de la dette, qui conduit la Chambre à qualifier la situation de « critique ».
À cette dégradation s’ajoute le poids croissant du financement de la dette. En décembre 2025, la CTM a réaménagé seize emprunts sur vingt ans, une opération qui doit générer 54,5 millions d’euros de frais financiers supplémentaires. La Chambre estime que ce choix revient à reporter une partie de la charge dans le temps. La collectivité, de son côté, met en avant la nécessité de conserver une capacité d’investissement dans un contexte financier déjà tendu. Le sujet devrait être au cœur des échanges de ce jeudi : non seulement combien la Martinique doit-elle, mais à quel rythme compte-t-elle réduire son exposition et reconstituer une capacité d’autofinancement suffisante ?
La difficulté n’est d’ailleurs plus abstraite pour l’économie martiniquaise. Les délais de paiement de la CTM atteignent environ 131 jours en 2025, contre un délai réglementaire de trente jours. Ils ont ainsi pratiquement doublé depuis 2021. Derrière cette donnée se trouvent des entreprises, des associations et des fournisseurs contraints d’attendre plus de quatre mois pour obtenir le règlement de prestations déjà réalisées. Dans une économie insulaire composée de nombreuses petites structures, de tels délais peuvent directement fragiliser les trésoreries. C’est probablement l’un des aspects les plus immédiatement perceptibles de la crise financière de la collectivité.
Des alertes déjà formulées lors du précédent contrôle
Pour Serge Letchimy, l’un des passages politiquement les plus difficiles du rapport concerne moins les nouveaux chiffres que les problèmes anciens. La Chambre « déplore » en effet que huit des dix recommandations qu’elle avait formulées en 2021 sur la fiabilité des comptes n’aient pas été suivies d’effet. Inventaire du patrimoine, immobilisations, créances, provisions ou encore gestion comptable : plusieurs insuffisances identifiées il y a cinq ans se retrouvent donc dans le nouveau contrôle. La CTM s’engage désormais à mettre en œuvre l’intégralité des quinze recommandations formulées dans le nouveau rapport.
La question de l’inventaire illustre l’ampleur du chantier. La Chambre relève un écart de 6,99 milliards d’euros entre la valeur du patrimoine figurant dans l’état de l’actif du comptable public et l’inventaire de la collectivité. Il ne s’agit pas de 6,99 milliards d’euros « disparus », mais d’une discordance entre deux documents comptables dont la mise à jour n’a pas été suffisamment coordonnée. À cela s’ajoutent 14,8 millions d’euros de sommes restant à recouvrer, 30,5 millions d’euros de retenues de garantie à régulariser et des provisions que la Chambre considère comme insuffisantes. Ces faiblesses comptables compliquent nécessairement l’établissement d’une photographie précise du patrimoine et des engagements financiers de la collectivité.
Pour les oppositions, étrangement silencieuses depuis la publication du rapport, c’est sur ce terrain que la majorité devrait être interrogée avec le plus de précision : pourquoi des recommandations déjà formulées plusieurs années auparavant doivent-elles être répétées ? Quand l’inventaire sera-t-il fiabilisé ? Quel calendrier sera retenu pour ramener les délais de paiement à un niveau acceptable ? Et selon quelle trajectoire l’endettement doit-il évoluer en 2027 et 2028 ? Les documents préparatoires à la plénière mettent précisément l’accent sur la nécessité d’obtenir des objectifs datés et mesurables plutôt qu’une nouvelle confrontation générale sur les responsabilités historiques.
Dix ans après la fusion, le débat sur la taille de la CTM ressurgit
Le rapport ravive parallèlement une question plus ancienne : celle des gains réellement obtenus avec la création de la collectivité unique. Depuis 2016, la CTM exerce les compétences autrefois réparties entre le conseil régional et le conseil départemental. La réforme devait notamment simplifier l’organisation institutionnelle et permettre des mutualisations. Or les charges de personnel ont continué de progresser : elles sont passées de 229,8 millions d’euros en 2021 à plus de 260 millions quelques années plus tard, selon les chiffres repris dans les documents préparatoires et l’éditorial publié mercredi.
La comparaison avec la période précédant la fusion nourrit aujourd’hui la controverse. En 2015, dernière année de coexistence du Département et de la Région, les deux collectivités totalisaient 195,6 millions d’euros de charges de personnel, tandis que leurs dépenses cumulées atteignaient 1,16 milliard. Dix ans plus tard, les données reprises par Opinion Internationale font état de 1,31 milliard d’euros de dépenses et de quelque 261 millions de frais de personnel pour la CTM en 2025. La comparaison doit naturellement tenir compte de l’évolution des compétences, des rémunérations, de l’inflation et du périmètre des politiques publiques. Elle n’en relance pas moins une interrogation politique : la fusion a-t-elle produit les gains d’efficacité et de mutualisation qui étaient attendus ?
C’est précisément sur ce point que Yan Monplaisir, président des Républicains en Martinique, maire de Saint-Joseph et élu territorial, attaque le plus durement l’exécutif. Dans un entretien accordé mercredi à Opinion Internationale et Info Outre-mer, il estime que la création de la collectivité unique aurait dû conduire à une rationalisation beaucoup plus importante des dépenses et des effectifs. Il avance le chiffre de 4 500 salariés au sein de la collectivité, auxquels s’ajouteraient selon lui différents personnels temporaires, et compare cette situation aux effectifs cumulés des collectivités régionale et départementale de Guadeloupe. Ces données sont celles avancées par l’élu dans son argumentation et ne constituent pas, en tant que telles, une conclusion de la CRC.
Yan Monplaisir accuse, Serge Letchimy répond par « l’héritage »
Yan Monplaisir ne ménage pas ses mots. Il qualifie la gestion de « désastreuse, populiste et électoraliste » et considère que l’endettement accumulé n’a pas été accompagné d’une amélioration suffisante de la performance publique. « On a donc endetté toute une génération et, pour autant, il n’y a pas de performance », affirme-t-il dans l’entretien publié à la veille de la plénière. L’élu LR va jusqu’à parler de « faillite » de la Martinique, formulation politique qui va plus loin que celle employée par la Chambre régionale des comptes, laquelle évoque pour sa part une situation « critique » et un déséquilibre structurel.
Sa critique porte également sur les priorités du débat public martiniquais. Yan Monplaisir reproche aux autonomistes et aux indépendantistes d’accorder, selon lui, une place excessive aux questions institutionnelles alors que la situation financière imposerait de concentrer l’action publique sur la gestion. « La Martinique doit être gérée », résume-t-il, en appelant à « optimiser les moyens » disponibles avant de faire de l’évolution institutionnelle la priorité politique du territoire. Là encore, il s’agit de la lecture politique d’un adversaire de Serge Letchimy, et non d’une conclusion de la juridiction financière.
Face à ces accusations, Serge Letchimy défend une lecture sensiblement différente de la dégradation financière. Dans sa réponse annexée au rapport, le président du Conseil exécutif affirme que « la mandature en cours n’est pas à l’origine de ce déséquilibre : elle en a hérité ». La CTM met notamment en avant un « effet de ciseaux » : entre 2022 et 2025, ses recettes de fonctionnement n’auraient augmenté que d’environ 1 %, tandis que les dépenses progressaient de près de 12 %. L’exécutif invoque également le poids des dépenses sociales et d’autres contraintes supportées par la collectivité.
Letchimy ne conteste toutefois plus la nécessité d’un redressement. Au 30 juin 2026, la CTM indique avoir engagé près de 75 millions d’euros de mesures d’économies ou d’amélioration des recettes, avec un effet durable estimé à 26,4 millions. L’autorisation d’emprunt pour 2026 a par ailleurs été ramenée de 165 à 109,8 millions d’euros, tandis que 40,2 millions d’euros d’investissements ont été retirés des prévisions, hors fonds européens. Un deuxième plan de redressement doit encore être préparé et la collectivité s’est engagée à appliquer les quinze recommandations de la CRC.
Une plénière où les réponses seront davantage attendues que les discours
C’est donc moins l’existence des difficultés financières qui devrait faire débat ce jeudi que leur origine, leur ampleur exacte et surtout les moyens d’en sortir. La majorité devrait défendre les premières mesures engagées et rappeler le poids des contraintes héritées ou extérieures à la CTM. L’opposition devrait, elle, insister sur la progression de la dette, l’affaiblissement de l’épargne, les retards de paiement et les recommandations anciennes restées sans effet. Entre les deux, le rapport de la Chambre régionale des comptes fournit désormais un socle chiffré sur lequel les élus pourront confronter leurs lectures.
Plusieurs réponses seront particulièrement observées : la date à laquelle les fournisseurs pourront espérer être payés dans des délais normaux, la trajectoire d’endettement retenue jusqu’à la fin de la mandature, les économies structurelles envisagées, l’évolution des dépenses de personnel et le calendrier précis d’exécution des quinze recommandations. La CTM devra en outre rendre compte de leur mise en œuvre et présenter un nouveau bilan à l’Assemblée dans un délai d’un an.
À la veille du débat, Michel Taube appelait dans Opinion Internationale à éviter aussi bien « le procès politique » que « l’exercice de communication ». La formule traduit assez bien l’enjeu de cette plénière : après plusieurs semaines de controverses sur les responsabilités, l’exécutif est désormais attendu sur des réponses chiffrées, des échéances et une méthode de redressement.
Avec 977 millions d’euros de dette, des délais de paiement qui dépassent quatre mois et une capacité financière fortement dégradée, le constat dressé par la Chambre est suffisamment sévère pour que la séance de ce jeudi ne puisse se limiter à un affrontement de postures. Serge Letchimy pourra invoquer l’héritage qu’il dit avoir reçu ; ses opposants pourront contester sa gestion depuis 2021. Mais au terme de la plénière, la question la plus concrète restera la même : quel calendrier la CTM se donne-t-elle désormais pour retrouver une situation financière soutenable ?

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