Le Parlement pakistanais a adopté mercredi un amendement constitutionnel controversé élargissant les pouvoirs du chef de l’armée et réduisant considérablement les prérogatives de la Cour suprême, une réforme que les juristes et l’opposition considèrent comme un coup porté à la démocratie et à l’indépendance de la justice.
Le texte, approuvé à une large majorité par la chambre basse avec seulement quatre votes contre, avait déjà été adopté par le Sénat deux jours plus tôt, après le boycott de l’opposition. L’adoption de cet amendement, effectuée à une vitesse inhabituelle pour un changement constitutionnel, ne nécessite plus que la signature du président, une simple formalité.
La réforme crée le poste inédit de Chef des forces de défense, auquel accède le général Asim Munir, actuel chef d’état-major de l’armée. Ce nouveau rôle le place à la tête de l’ensemble des forces armées pakistanaises armée de terre, marine et aviation , lui conférant un contrôle centralisé sur l’appareil militaire. Munir bénéficiera en outre d’une immunité légale à vie après son mandat, une disposition jugée sans précédent dans l’histoire politique du pays.
Le Premier ministre Shehbaz Sharif a salué ce qu’il a présenté comme une « étape vers l’harmonie institutionnelle et l’unité nationale », affirmant qu’il s’agissait d’une reconnaissance du rôle des forces armées dans la défense du pays. « Les nations honorent leurs héros, et nous savons comment leur témoigner du respect », a-t-il déclaré devant le Parlement.
Mais pour l’opposition et de nombreux observateurs, cette réforme renforce de manière alarmante le pouvoir de l’armée, déjà dominante dans la vie politique pakistanaise, tout en marginalisant le pouvoir judiciaire. L’amendement transfère en effet les affaires constitutionnelles de la Cour suprême vers une nouvelle Cour constitutionnelle fédérale, dont les juges seront nommés directement par le gouvernement.
Les députés du Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), le parti fondé par l’ancien Premier ministre emprisonné Imran Khan, ont quitté l’hémicycle avant le vote, déchirant des copies du projet de loi. « Aucun parlementaire ne s’est soucié de la démocratie ni de la destruction de la justice », a dénoncé le porte-parole du PTI, Zulfikar Bukhari. « Repose en paix, Constitution du Pakistan. »
Des juristes de premier plan ont mis en garde contre une atteinte majeure à l’État de droit. L’avocat Asad Rahim Khan a qualifié la réforme de « brèche historique dans le système judiciaire », tandis que Mirza Moiz Baig a parlé d’un « glas pour l’indépendance de la justice », estimant que le Premier ministre et le président disposent désormais d’un pouvoir discrétionnaire pour choisir les juges de la nouvelle cour.
L’armée pakistanaise, déjà considérée comme le véritable centre du pouvoir depuis des décennies, voit ainsi son influence institutionnelle consolidée de façon durable. « Avec cette réforme, le Parlement a accompli ce que les anciens dictateurs n’ont jamais réussi à faire », a résumé Baig.