Depuis l’arrivée au pouvoir du président Javier Milei fin 2023, l’Argentine voit son système de santé publique, autrefois considéré comme l’un des plus étendus et accessibles d’Amérique latine, sombrer dans une crise profonde. Les coupes budgétaires massives engagées par le chef de l’État libertarien, allié de Donald Trump, affectent des millions d’Argentins, en particulier les plus vulnérables : patients atteints de cancers, retraités, chômeurs et populations pauvres.
La suspension brutale du programme DADSE, une agence étatique qui fournissait gratuitement des traitements onéreux à des patients atteints de cancers ou de maladies rares, a laissé des milliers de malades sans accès à leurs médicaments vitaux. Faute d’alternative officielle, certains se tournent vers des groupes Facebook pour solliciter des dons de médicaments. Mais pour d’autres, l’attente s’est révélée fatale. Des ONG affirment qu’au moins 60 patients sont morts l’an dernier en raison de la fin du programme. Malgré une injonction judiciaire ordonnant la reprise des livraisons, le gouvernement a fait appel, arguant que l’agence n’existe plus.
Parallèlement, l’Institut national du cancer a vu ses campagnes de dépistage suspendues, tandis que les programmes de lutte contre les maladies infectieuses, tels que le VIH, l’hépatite ou la tuberculose, ont été durement touchés. Le ministère de la Santé a perdu 48 % de son budget réel et près d’un quart de son personnel. Les approvisionnements en tests, traitements et préservatifs sont devenus erratiques, et les infections sexuellement transmissibles repartent à la hausse : +20 % pour le VIH, +50 % pour la syphilis. Les cas de tuberculose ont augmenté de 25 %, aggravés par des retards de diagnostic et une absence de traitement préventif pour les proches des malades.
Les hôpitaux publics sont submergés. Avec l’explosion des prix des médicaments (+250 %) et des assurances santé privées (+118 %), de nombreux Argentins ont abandonné leur couverture privée ou l’ont perdue avec leur emploi. Les établissements de Buenos Aires rapportent une hausse de fréquentation de 20 à 30 % sur le premier trimestre 2025. Le chaos administratif causé par les licenciements massifs a provoqué des pénuries de médicaments de base. À l’hôpital pédiatrique Garrahan, 200 médecins ont démissionné depuis l’arrivée de Milei, épuisés par les charges de travail et une inflation qui a rogné de moitié leur pouvoir d’achat. Les postes vacants ne sont pas remplacés, et les grèves paralysent régulièrement la capitale.
Les campagnes de vaccination, autrefois pilier de la politique sanitaire argentine, sont elles aussi en péril. Le gel des financements fédéraux et la non-reconduction des contrats avec les fournisseurs ont perturbé les livraisons de vaccins, alors que le pays connaît sa première mort due à la rougeole depuis vingt ans. Dans ce contexte, l’Argentine a accueilli Robert F. Kennedy Jr., farouche sceptique vaccinal et actuel ministre de la Santé américain, pour discuter de futures orientations sanitaires. Le ministre argentin de la Santé, Mario Lugones, a annoncé vouloir recentrer l’action de l’État sur une « santé holistique », en rupture avec la lutte contre les maladies infectieuses.
Enfin, Milei a acté le retrait de l’Argentine de l’Organisation mondiale de la santé, emboîtant le pas aux États-Unis. Cette décision prive le pays de remises cruciales sur les vaccins et d’un soutien stratégique pour la surveillance des épidémies. “L’Argentine était l’un des pays les plus avancés d’Amérique du Sud en matière de santé publique. Aujourd’hui, on la voit renoncer à cette ambition”, déplore le Dr Stanley Plotkin, pionnier du vaccin contre la rougeole.