MOSCOU — En Russie, aucune autre date n’égale le 9 mai en importance symbolique : le Jour de la Victoire, qui célèbre la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945, reste la fête laïque la plus sacrée du pays. Et pour le président Vladimir Poutine, elle est bien plus qu’un hommage aux sacrifices passés : elle est devenue l’un des piliers idéologiques de son pouvoir — et un levier pour justifier la guerre contre l’Ukraine.
Depuis plus de deux décennies à la tête du Kremlin, Poutine a élevé la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement la « Grande Guerre patriotique » de 1941-1945, au rang de mythe fondateur de la Russie contemporaine. Il en fait un outil de mobilisation patriotique, un rappel de la grandeur soviétique perdue, et un prétexte pour affirmer que Moscou se bat encore aujourd’hui contre un mal similaire : le « néonazisme » prétendument enraciné en Ukraine.
Le coût humain effroyable subi par l’URSS pendant la guerre — 27 millions de morts — a profondément marqué la conscience collective russe. Poutine insiste régulièrement sur le fait que c’est l’Armée rouge, bien plus que les forces américaines ou britanniques, qui a écrasé le nazisme. Il souligne que chaque septième Soviétique a péri, contre un Britannique sur 127 et un Américain sur 320. Cette hécatombe, dit-il, légitime le rôle prépondérant de la Russie dans l’ordre mondial.
Poutine nourrit également un attachement personnel à cette histoire : il évoque souvent les souffrances vécues par sa famille à Leningrad, assiégée par les nazis. Son frère aîné est mort à deux ans, sa mère a frôlé la mort, et son père, grièvement blessé, a survécu miraculeusement à une mission derrière les lignes ennemies. Ces récits familiaux nourrissent l’émotion qu’il attache au sacrifice soviétique — et renforcent la crédibilité qu’il cherche à projeter lorsqu’il parle de « dénazification » en Ukraine.
Depuis 2022, Poutine justifie son invasion de l’Ukraine en arguant que le pays est infiltré par des idéologies néonazies. Il fait référence à des figures controversées du nationalisme ukrainien comme Stepan Bandera, pour peindre Kyiv sous un jour sombre, malgré le fait que le président ukrainien Volodymyr Zelensky est juif et que les accusations russes sont largement rejetées par la communauté internationale.
Cette réécriture historique s’inscrit dans une stratégie plus vaste : celle d’un récit où la Russie d’aujourd’hui poursuit l’œuvre salvatrice de l’Union soviétique. Les parades du 9 mai — chars, missiles intercontinentaux, défilés aériens — servent à projeter la puissance militaire du pays et à évoquer la continuité entre la victoire de 1945 et les ambitions géopolitiques actuelles du Kremlin.
À cela s’ajoute le « Régiment immortel », marche populaire où les citoyens brandissent des portraits de leurs aïeux soldats. Poutine lui-même a souvent défilé avec la photo de son père. Ce culte de la mémoire sert autant à unir les Russes autour d’un passé glorieux qu’à détourner l’attention des difficultés économiques ou de l’isolement diplomatique du pays.
Alors que Moscou accueille cette année le président chinois Xi Jinping pour les cérémonies, les festivités sont néanmoins ternies par les attaques de drones ukrainiens qui ont récemment frappé la capitale, perturbant les aéroports et l’internet mobile. Mais pour Poutine, l’important est ailleurs : maintenir vivante la mémoire d’un triomphe soviétique pour légitimer une guerre moderne, à la fois militaire, idéologique et symbolique.
« Dans l’esprit du Kremlin, vaincre l’Ukraine revient à vaincre à nouveau le nazisme », explique le politologue Nikolaï Petrov. « La guerre actuelle est présentée comme la suite logique de 1945. » Une vision de l’histoire qui mêle propagande, nostalgie et guerre — et qui, 80 ans plus tard, continue de façonner le présent.