Depuis quelques semaines, tout le monde ne parle que de ça. Donald Trump a affirmé publiquement sa volonté de mettre la main sur le Groenland, ce qu’il a encore répété ce mercredi à Davos, provoquant des tensions internationales et, chez certains, de l’incompréhension. Emmanuel Macron a d’ailleurs affirmé par texto au président américain qu’il ne comprenait pas ce qu’il faisait avec le Groenland. L’intérêt des États-Unis pour cette île est pourtant loin d’être nouveau. En 1946, l’administration du président Truman avait même offert 100 millions de dollars en or pour annexer le territoire. Alors pourquoi un tel intérêt des États-Unis pour cette île ? Entrevue remonte l’histoire et vous explique tout…
La plus grande île du monde
Le Groenland est la plus grande île du monde (l’Australie est classée comme un continent), mais aussi l’un des territoires les plus isolés et peu peuplés de la planète, avec une population d’environ 57 000 habitants pour plus de deux millions de kilomètres carrés. Ses premiers habitants furent des peuples paléo‑inuits venus de l’Arctique canadien, suivis par les Inuits. Au Moyen Âge, des explorateurs nordiques, notamment Erik le Rouge vers l’an 982, établirent des colonies qui finirent par disparaître avant l’époque moderne. Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que les Danois reprirent pied dans l’île, l’intégrant progressivement au royaume du Danemark, dont elle fera officiellement partie jusqu’à aujourd’hui, avec un statut qui évoluera vers une autonomie accrue au fil du XXᵉ siècle.
De colonie danoise à autonomie élargie
Longtemps considérée comme une colonie danoise éloignée, le Groenland commence à changer de statut politique dans la seconde moitié du XXᵉ siècle. En 1979, le Danemark accorde une autonomie interne à l’île, lui permettant de gérer la plupart de ses affaires locales. Puis, en 2009, une réforme plus profonde du Self‑Government Act reconnaît le droit du peuple groenlandais à possiblement devenir indépendant à terme, transférant encore davantage de pouvoirs du gouvernement danois aux institutions locales. Le Danemark conserve cependant la responsabilité des affaires étrangères et de la défense, ce qui fait encore de lui l’autorité souveraine sur la scène internationale. Cette autonomie accrue s’accompagne d’un débat interne sur une indépendance définitive, rendue difficile par des ressources financières encore limitées et une forte dépendance aux subventions danoises.
L’Europe : un retrait volontaire, mais des liens historiques
Lorsque le Danemark rejoint la Communauté économique européenne en 1973, le Groenland est automatiquement inclus. Mais très vite, l’importance de la pêche pour l’économie groenlandaise se heurte aux quotas européens imposés par la CEE. En 1982, un référendum montre que la majorité des Groenlandais souhaitent se retirer de la CEE, comme l’a d’ailleurs rappelé Donald Trump, et le Groenland quitte la CEE en 1985, tout en restant lié à l’Europe à travers Copenhague via des accords spécifiques ( notamment dans les domaines de la pêche et des financements européens). Cela établit une relation particulière : le Groenland n’est pas membre de l’Union européenne, mais il n’est pas non plus totalement isolé de ses marchés et de certains financements.
Une importance stratégique dès la guerre froide
Les relations entre le Groenland et les États‑Unis remontent à la Seconde Guerre mondiale. À partir de 1941, avec la Danemark occupée par l’Allemagne nazie, les États‑Unis prennent en charge la défense du Groenland et installent des bases aériennes destinées à soutenir les opérations alliées. C’est dans ce contexte que se cristallise le rôle stratégique de l’île : positionnée au cœur de la route polaire entre Washington et Moscou, elle devient un point clé pour la surveillance aérienne et la défense du continent nord‑américain contre toute menace venue du nord. Cette valeur stratégique ne faiblira pas après la guerre, au contraire, alors que les tensions avec l’Union soviétique montent.
L’offre de 1946 : une tentative d’acquisition peu connue
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à mesure que la tension entre l’Ouest et l’Union soviétique s’intensifie, l’administration du président Harry S. Truman décide d’aller plus loin que la simple présence militaire. En décembre 1946, le secrétaire d’État James F. Byrnes, agissant pour la Maison‑Blanche, fait une offre officielle au gouvernement danois pour acheter le Groenland au prix de 100 millions de dollars en or. Cette somme était considérable à l’époque et reflétait l’importance que les stratèges américains accordaient à l’île pour la sécurité et la projection de forces dans l’Arctique en pleine émergence de la guerre froide.
Le document transmis au ministre danois Gustav Rasmussen proposait différentes options : prolonger ou formaliser un accord de défense, louer les bases pour une période prolongée, ou carrément acheter l’île. Les responsables américains pensaient qu’une vente serait « plus claire » et éviterait les débats sur la présence militaire américaine sur un territoire danois après la guerre. L’idée même choqua les autorités danoises, qui n’avaient pas anticipé une proposition aussi directe et qui voyaient le Groenland comme une partie intégrante de leur royaume, avec une signification historique et symbolique profonde. Le gouvernement danois déclina toutes les options proposées, préférant maintenir sa souveraineté et l’accès aux bases via des accords de défense plutôt que par une cession territoriale.
Cette offre fut tenue secrète pendant des décennies, n’étant révélée au public qu’à partir des années 1970 avec des archives déclassifiées et des reportages historiques. La proposition de 1946, bien qu’inconnue du grand public pendant longtemps, montre que l’intérêt américain pour le Groenland n’est pas une curiosité moderne, mais remonte à l’origine même de la guerre froide. Aujourd’hui, l’accord de 1951 sur la défense permet aux États‑Unis d’opérer des bases militaires, notamment celle de Thulé (Pituffik), tout en respectant la souveraineté danoise, plutôt que d’obtenir une cession totale du territoire.
Quels sont aujourd’hui les enjeux géopolitiques ?
Au début du XXIᵉ siècle, l’intérêt pour le Groenland connaît un regain d’intensité lié au changement climatique. La fonte des glaces arctiques ouvre progressivement de nouvelles routes maritimes et rend plus accessibles des ressources naturelles jusque‑là inexploitables ou difficilement exploitables, comme le pétrole, le gaz, l’uranium ou encore les terres rares indispensables aux technologies modernes. Ces facteurs attirent l’attention des grandes puissances, qui voient dans l’Arctique un nouvel espace de compétition économique et stratégique. Avec la montée des ambitions russes dans le nord et l’intérêt croissant de la Chine pour des routes commerciales polaires, le Groenland réapparaît comme un pièce maîtresse géopolitique.
L’offensive de Donald Trump
Dès son premier mandat, et encore aujourd’hui, le président Donald Trump a relancé publiquement l’idée d’acheter le Groenland, suscitant une vague de réactions diplomatiques. Il voit dans cette acquisition potentielle une façon de renforcer la sécurité américaine et de contrer l’influence d’autres puissances. L’administration américaine a exploré l’idée de différentes manières, allant de l’achat direct à des accords de défense ou d’association plus rapprochés avec le Groenland. Cependant, tout comme en 1946, le Danemark et les autorités groenlandaises ont clairement déclaré que le territoire n’est pas à vendre, rappelant que toute évolution de ce type devrait être décidée par le peuple groenlandais lui‑même.
L’ombre grandissante de la Chine et de la Russie
Le retour sur le devant de la scène du Groenland a lieu dans un contexte de compétition entre puissances. La Chine, bien qu’elle ne soit pas un pays arctique, se targue d’être un « État proche‑arctique » et multiplie les investissements dans des projets liés à l’exploitation de ressources ou à l’infrastructure dans l’Arctique. Pékin voit dans l’ouverture des routes polaires une opportunité commerciale et stratégique qui pourrait rapprocher l’Europe, l’Asie et les Amériques. De son côté, la Russie a renforcé sa présence militaire dans l’Arctique, avec des bases modernes et des manœuvres régulières, affirmant son rôle de puissance régionale. Ce double mouvement intensifie la concurrence pour l’influence sur le Groenland, augmentant sa valeur stratégique dans l’équilibre global.
Imaginer un scénario dans lequel le Groenland passerait sous l’influence dominante de la Chine ou de la Russie au lieu des États‑Unis ou des alliés occidentaux montre à quel point l’enjeu est crucial pour les États-Unis. Une forte présence chinoise impliquerait un point d’appui stratégique pour Pékin en Arctique, facilitant un accès élargi aux ressources naturelles et offrant un levier sur les nouvelles routes maritimes polaires. Cela pourrait également réduire l’influence des pays occidentaux dans cette région clé et modifier les équilibres des chaînes d’approvisionnement mondiales dans des secteurs technologiques essentiels.
Une influence russe accrue renforcerait de son côté la domination de Moscou dans l’arctique eurasien, créant un couloir d’influence qui s’étendrait vers l’Atlantique Nord, ce qui serait perçu comme une menace stratégique par l’OTAN et les États‑Unis. Cela pourrait entraîner une militarisation accrue de l’Arctique, de nouvelles tensions sur les routes commerciales et un défi direct aux normes internationales actuelles en matière de sécurité et de navigation.
Dans les deux cas, une réduction de l’influence occidentale pourrait transformer non seulement la géopolitique arctique, mais aussi le paysage stratégique mondial, avec des implications majeures pour les alliances, les marchés énergétiques et les jeux d’influence entre grandes puissances.
Un point d’intérêt géopolitique crucial
Le Groenland n’est pas seulement une grande étendue glacée au nord de l’Atlantique. Il représente un point d’intérêt géopolitique extrêmement important, mêlant histoire, identité nationale, richesse en ressources et position stratégique pour la sécurité mondiale. L’offre américaine de 1946 sous Truman montre que l’intérêt des États‑Unis pour cette région ne date pas d’hier, même si l’idée d’un achat direct a été rejetée. Aujourd’hui, alors que les dynamiques internationales évoluent avec le changement climatique, les ambitions de puissances comme les États‑Unis, la Chine et la Russie rappellent que le Groenland pourrait jouer un rôle central dans la géopolitique du XXIᵉ siècle.