Paris, le calendrier judiciaire se remet à tourner pour Lafarge. Le cimentier français, comme les huit autres prévenus dont l’ex-dirigeant Bruno Lafont, a fait appel de sa condamnation pour financement du terrorisme liée à la Syrie, ont confirmé les autorités judiciaires ce mardi 28 avril. Une étape attendue dans un dossier où chaque décision pèse lourd, sur le plan pénal comme sur le plan symbolique.
Au coeur de l’affaire, une cimenterie à Jalabiya, dans le nord de la Syrie, et une question qui colle aux semelles du groupe depuis des années: jusqu’où une entreprise peut-elle aller pour maintenir une activité au milieu d’une guerre civile. En première instance, la justice a retenu que près de 5,6 millions d’euros ont été versés en 2013 et 2014 à des groupes jihadistes armés, dans l’idée de garder l’usine ouverte, de sécuriser la circulation autour du site, d’obtenir des laissez-passer, de continuer à produire alors que le pays se fragmentait.
La sanction, elle, a été nette. Lafarge a écopé d’une amende de 1,125 million d’euros, le maximum encouru pour ce volet, et d’une amende douanière de 4,57 millions d’euros, prononcée solidairement avec quatre anciens responsables, pour non-respect des sanctions financières internationales. Dit autrement, le tribunal n’a pas seulement regardé les paiements, il a aussi pointé la mécanique, les circuits et ce que cela raconte d’une organisation qui, à l’époque, cherchait à tenir coûte que coûte.
Un dossier tentaculaire, une réputation en jeu
L’appel ouvre maintenant un nouveau round, avec une bataille sur les faits, l’intention et la qualification pénale. Lafarge a déjà expliqué, au fil des années, que des décisions avaient été prises dans un contexte de conflit, en reconnaissant des « erreurs de jugement » et en mettant en avant des programmes de conformité renforcés depuis. En face, des parties civiles, ONG et ex-salariés syriens, défendent une lecture bien plus sombre, celle d’un système de paiements qui aurait alimenté des acteurs armés et exposé des employés à des risques graves.
Ce feuilleton judiciaire dépasse largement les murs d’une usine syrienne. En France, le dossier a connu des rebondissements jusqu’à la Cour de cassation, qui a validé en 2022 la possibilité de poursuivre l’entreprise pour complicité de crimes contre l’humanité, un volet distinct mais lié qui continue d’alourdir le paysage. À l’international, l’affaire a aussi laissé des traces, notamment aux États-Unis où Lafarge a déjà plaidé coupable et accepté une lourde sanction financière, un rappel que ces dossiers ne s’arrêtent pas aux frontières.
Reste une impression tenace: dans une zone de guerre, la frontière entre gestion du risque et faute pénale devient une ligne rouge que la justice veut rendre visible, presque didactique, pour toutes les multinationales. L’appel dira si la première décision était un point d’arrêt ou seulement une étape, et il fixera aussi, en creux, le niveau d’exigence qu’une société démocratique impose aux entreprises quand le commerce croise les armes. Le dossier Lafarge, lui, n’a manifestement pas fini de faire du bruit.
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