Et si la peine se manifestait non par des larmes, mais par des refrains qui s’imposent dans la tête ? C’est l’idée centrale de La Tête ailleurs, spectacle musical présenté au Théâtre 11 dans le cadre du Festival Off d’Avignon. Coécrit et interprété par Camélia Acef et Youri Rebeko, ce duo sur scène explore un trouble singulier : Norah, jeune femme moderne et active, se retrouve envahie par des chansons chaque fois qu’elle tente de se concentrer. Ce spectacle, nommé aux Trophées de la Comédie Musicale 2025 dans les catégories « Meilleur livret » et « Révélation masculine », conjugue humour, légèreté et profondeur avec une belle justesse.
Une partition sensible sur le chagrin invisible
Le point de départ pourrait sembler absurde : Norah entend de la musique partout. Quelque soit la situation, d’un seul coup, tout se brouille et une mélodie s’enclenche dans sa tête. Au travail pendant une présentation power point devant des investisseurs : musique. Aux repas de famille : musique. À la terrasse d’un café avec une amie qui lui raconte ses histoires d’amour : musique. Au milieu d’un rencard : musique. Alors Norah perd le fil de chaque discussion. Chaque entrevue devient un calvaire. Elle fait de son mieux pour écouter ses interlocuteurs, pour se concentrer, mais c’est peine perdue. Norah est absente de sa vie.
Ce qui s’annonce comme une fantaisie comique devient peu à peu la manifestation d’une souffrance profonde. À cause de ce bruit permanent, Norah risque de perdre son travail, ses amis, ses parents… La Tête ailleurs retrace alors le cheminement de l’héroïne qui tente de comprendre ce qui se cache derrière cette mécanique insolite. En se questionnant elle découvre une faille bien réelle : celle laissée par la disparition de Théo, son compagnon musicien. Inconsciemment, par peur de l’oublier, elle joue et rejoue ses compositions. Mais peut-être est-il temps pour elle de le laisser partir afin de vivre pleinement son présent…
En quelques tableaux, le spectacle construit une narration limpide, portée par une mise en scène épurée de Victor Bourigault. Les allers-retours entre dialogue et chant se font sans rupture, donnant à l’ensemble une grande cohérence. Youri Rebeko accompagne Camélia Acef sur scène avec une complicité musicale et théâtrale palpable. Leur duo fonctionne à merveille, entre comédie tendre et moments plus graves, sans jamais forcer l’émotion.
Une comédie musicale minimaliste et prometteuse
Création de la jeune compagnie Minds at Work, La Tête ailleurs revisite les codes de la comédie musicale à sa manière : ici, les chorégraphies signées Eva Tęsiorowski et les compositions servent le dialogue introspectif et font la part belle à l’écoute, à la sincérité et au jeu. Et malgré l’humour omniprésent, le spectacle ne tombe jamais dans la légèreté gratuite : chaque scène, chaque chanson, renforce l’idée que le deuil est une présence constante, parfois décalée, mais jamais anodine. On pense parfois à En thérapie pour l’exploration intime des fragilités, à Jacques Demy pour le charme musical un brin décalé. Sans jamais les imiter, La Tête ailleurs invente son propre langage.
À découvrir jusqu’au 24 juillet au Théâtre 11 d’Avignon.