Après la capitulation de la Wehrmacht les 8 et 9 mai 1945, la flotte allemande fut dissoute. Des centaines d’anciens marins allemands opérèrent alors sous commandement britannique et américain pour nettoyer les eaux européennes – notamment la mer Baltique et la mer du Nord – des centaines de milliers de mines marines. Une fois leur mission achevée, ils furent démobilisés, laissant les mers sans navire ni patrouilleur sous pavillon allemand.
Friedrich Ruge, ancien amiral de la marine allemande et historien militaire après-guerre, estimait que l’échec allemand lors des deux guerres mondiales était en partie dû à une mauvaise compréhension de l’importance stratégique de la marine face aux grandes puissances qui, elles, disposaient de flottes modernes. Il plaidait ainsi pour une reconstruction de la puissance navale allemande.
Avec le retour de l’activité soviétique dans les années 1950, cette reconstruction devint envisageable. L’Allemagne rejoignit l’OTAN et entama la remilitarisation de ses forces armées. Cependant, on considérait encore que les marines américaine et britannique suffisaient, rendant superflue une flotte allemande. Mais cette vision est en passe de changer. En juin 2021, le Bundestag alloua près de 19 milliards d’euros à 27 projets visant à moderniser la marine allemande.
La force des opérations spéciales
Parmi ces projets : la construction de six nouveaux sous-marins de type 212CD, en coopération avec la Norvège. La production a débuté en septembre 2023. Les livraisons sont prévues entre 2029 et 2034, et ces submersibles devraient rester en service jusque dans les années 2060.
Le sous-marin 212CD n’est pas nucléaire, mais possède une structure en forme de diamant optimisant sa furtivité, notamment contre les détecteurs d’anomalies magnétiques. Il est doté de piles à combustible lui permettant de rester immergé durant plusieurs semaines sans émission détectable. Le système de propulsion est silencieux, augmentant encore ses capacités de dissimulation.
Conçus pour des opérations spéciales à l’échelle mondiale, ces sous-marins intègreront un système de combat ultramoderne appelé Orca, capable d’analyser les données de tous les capteurs du bord et de les présenter via une interface unique pour une prise de décision rapide et efficace.
Sur la frontière de la Baltique
Le développement de ces sous-marins est motivé en grande partie par la montée en puissance de la marine russe, en particulier dans la mer Baltique – un espace stratégique que Moscou considère comme sa zone d’influence depuis la disparition de la flotte allemande en 1945.
Dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’Allemagne souhaite renforcer sa présence navale en mer Baltique, en mer du Nord et dans l’Atlantique Nord. Une mission clé consistera à protéger les infrastructures sous-marines critiques – pipelines, câbles énergétiques ou de fibre optique – notamment après le sabotage des gazoducs Nord Stream en 2022. Face aux tactiques russes dites « asymétriques » (cyberattaques, sabotages), Berlin adapte sa stratégie.
La Russie, de son côté, développe sa flotte, notamment après l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, ce qui menace son accès à la Baltique et rapproche l’alliance des bases russes dans l’Arctique.
Vers une flotte de croiseurs
La modernisation ne s’arrête pas aux sous-marins. D’ici 2028, l’Allemagne remplacera ses frégates F123 par une nouvelle classe, les F126 (ou « classe Saarland »). Ces navires de 166 mètres de long et 22 mètres de large seront les plus imposants de la marine allemande depuis la Seconde Guerre mondiale, frôlant la catégorie des croiseurs.
Comme les sous-marins, ces frégates pourront accueillir des modules de mission spéciaux et opérer jusqu’à deux ans sans maintenance portuaire, avec rotation d’équipage tous les 4 mois. Ces capacités sont idéales pour des opérations longues, y compris contre la piraterie au large de l’Afrique, comme ce fut le cas lors de la mission Atalanta.
En février 2025, l’Allemagne a lancé un nouveau projet en collaboration avec les Pays-Bas : la frégate F127, légèrement plus grande, dotée d’au moins 64 cellules de lancement vertical, et probablement équipée du système de combat américain Aegis, capable d’intercepter des missiles balistiques.
Les nouvelles unités seront compatibles avec les missiles de croisière NSM Block 1A (d’origine norvégienne), conçus pour une grande précision, capables de frapper des cibles variées grâce à une charge pénétrante, un profil furtif, un guidage GPS et une reconnaissance infrarouge.
Une stratégie navale à plusieurs dimensions
Tous ces développements s’intègrent dans une stratégie globale visant à doter l’Allemagne d’une marine apte à conduire des opérations multidimensionnelles à longue portée, grâce à des unités polyvalentes et puissantes.
Le chancelier Olaf Scholz a clairement affirmé cette ambition en 2022 : faire de l’armée allemande « la pierre angulaire de la défense conventionnelle en Europe ». Cela passe notamment par une marine plus présente dans l’Atlantique Nord, la mer du Nord et la Baltique.
La vision de la marine pour 2035 mise sur les grands navires, les systèmes autonomes (drones, navires sans équipage), et l’intégration de tous ces éléments via un cloud de combat naval. Cela permettra un travail en essaim, notamment avec des drones sous-marins destinés au déminage, à la reconnaissance et – à terme – au combat.
À cet effet, l’Allemagne développe les navires de renseignement de classe 424, conçus pour collecter discrètement des données et coordonner les opérations de l’ensemble de la flotte.
L’Indo-Pacifique en ligne de mire
L’ambition allemande ne s’arrête pas à l’Europe. En mai 2024, Berlin a annoncé l’envoi d’une frégate et d’un navire logistique dans la région indo-pacifique, déjà visitée par la frégate « Bayern » en 2021, suivie d’un déploiement aérien massif en Australie en 2022. L’Allemagne a aussi participé à des exercices militaires dans la région.
Depuis 2020, l’Allemagne suit une stratégie de sécurité spécifique pour l’Indo-Pacifique, affirmée en 2022. Cette région concentre 90 % du commerce maritime mondial, et l’Allemagne veut y défendre ses intérêts, notamment face aux tensions croissantes en mer de Chine méridionale, revendiquée par Pékin.
La participation prévue de la marine allemande aux manœuvres RIMPAC – les plus grandes du monde – symbolise cette volonté : les navires traverseront l’Atlantique, le canal de Panama, le Pacifique jusqu’à Hawaï, avant de revenir via l’océan Indien, le golfe d’Aden et la Méditerranée.
Le réveil du géant endormi
Après la guerre en Ukraine, Olaf Scholz a parlé de « tournant historique ». Il a mis fin à la politique de sous-investissement militaire, créant un fonds de 100 milliards d’euros pour moderniser la Bundeswehr, dépassant ainsi le seuil des 2 % du PIB exigé par l’OTAN.
L’Allemagne a immédiatement envoyé des armes lourdes à l’Ukraine, rompant avec des décennies de prudence militaire. Ce changement radical s’inscrit dans un contexte mondial de réarmement et de militarisation croissante, de l’Europe de l’Est à l’Asie-Pacifique.
Avec la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays européens, et des tensions géopolitiques croissantes, le monde semble entrer dans une nouvelle ère. Et une fois qu’un pays goûte à la domination des eaux lointaines, l’histoire montre qu’il est rare qu’il s’en détourne.