Dans les campagnes thaïlandaises, un basculement silencieux est en train de s’opérer. Longtemps acquises au parti populiste Pheu Thai, fondé et soutenu par l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, de nombreuses zones rurales revoient aujourd’hui leurs loyautés politiques, à l’approche des élections générales du 8 février.
Dans la province agricole d’Ubon Ratchathani, bastion historique du Pheu Thai dans le nord-est du pays, les électeurs disent désormais privilégier les personnalités locales plutôt que l’étiquette partisane. Une évolution significative dans une région qui avait soutenu sans faille Thaksin et ses alliés pendant des décennies.
Selon un sondage de l’université de Khon Kaen publié en janvier, le Pheu Thai ne recueille plus que 30,1 % des intentions de vote dans la région, légèrement derrière le Parti populaire réformiste, tandis que le parti conservateur Bhumjaithai du Premier ministre Anutin Charnvirakul suit de près avec 27,2 %. Lors des élections de 2023, le Pheu Thai avait pourtant remporté 73 des 133 sièges de circonscription directe dans le nord-est, une région qui concentre près de la moitié des agriculteurs du pays.
Cette érosion s’explique par plusieurs facteurs. La fille de Thaksin, Paetongtarn Shinawatra, a été destituée l’an dernier de son poste de Première ministre après sa gestion controversée des tensions frontalières avec le Cambodge, un conflit qui a dégénéré en affrontements meurtriers et ravivé un sentiment nationaliste défavorable au Pheu Thai. Thaksin lui-même est aujourd’hui en prison pour une affaire distincte, affaiblissant encore l’aura politique de son camp.
À cela s’ajoute la déception liée aux promesses non tenues. De nombreux agriculteurs disent avoir perdu confiance après l’échec du programme d’aide financière de 10 000 bahts promis lors de l’arrivée au pouvoir du Pheu Thai en 2023. La chute des prix agricoles, la hausse des coûts de production et l’endettement croissant ont accentué ce ressentiment.
Dans ce contexte, le clientélisme local reprend le dessus. Des électeurs expliquent soutenir des candidats qu’ils connaissent personnellement, même s’ils ont changé de parti. Cette stratégie de transfuges profite surtout à Bhumjaithai et à de plus petits partis alliés, qui recrutent activement d’anciens élus du Pheu Thai disposant de solides réseaux locaux. À l’échelle nationale, au moins 91 députés élus en 2023 ont changé d’affiliation avant le scrutin de février, dont une large majorité en faveur de Bhumjaithai.
Le Pheu Thai tente néanmoins de résister. Ses responsables assurent que des politiques populistes ciblées, notamment des garanties de prix agricoles, pourraient lui permettre de conserver une partie de sa base rurale. Mais sur le terrain, la fidélité automatique au parti semble révolue.
Pour les analystes, cette évolution illustre le poids persistant des réseaux personnels dans les zones rurales thaïlandaises, là où l’État peine à assurer des services sociaux solides. À quelques jours du vote, ce glissement d’allégeance met à l’épreuve la capacité du Pheu Thai à mobiliser un électorat qui fut longtemps son socle électoral le plus fiable.