Jérôme Sillon : "Commenter une Coupe du monde, c’est le graal quand on est journaliste sportif"
Jérôme Sillon : "Commenter une Coupe du monde, c’est le graal quand on est journaliste sportif"

À l’approche de la Coupe du monde 2026, Jérôme Sillon s’apprête à mettre le casque pour suivre au plus près le plus grand rendez-vous du football mondial. Le journaliste et commentateur de RMC Sport fera partie du dispositif spécial déployé entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, où il commentera plusieurs affiches majeures de la compétition. Habitué des grands événements internationaux, il a déjà commenté trois Coupes du monde et quatre finales de Ligue des champions au cours de sa carrière. Pour Entrevue, il revient sur son parcours, des premiers multiplex radio aux grandes soirées européennes, et sur un métier où l’adrénaline du direct reste intacte après plus de vingt ans de carrière.

Entrevue : Vous racontez souvent que le commentaire sportif était un rêve de jeunesse. À quel moment avez-vous compris que cette passion pouvait devenir un vrai métier ? 

Jérôme Sillon : C’est effectivement un rêve de jeunesse, parce que je veux faire ce métier depuis que j’ai dix ans. J’en parlais déjà à tout le monde à l’époque : mes parents, mes amis… C’est devenu une réalité, ou au moins une possibilité, quand j’ai réussi à entrer à l’école de journalisme de Tours, qui fait partie des écoles reconnues par la convention collective. Même dans cette école, il n’y avait pas de cours de commentaire sportif. C’étaient vraiment des cours de journalisme. Il n’y avait même pas forcément de journalistes de sport qui venaient intervenir. Je crois qu’on avait seulement eu une session avec Patrick Montel, l’ancien commentateur d’athlétisme sur France Télévisions. Mais l’avantage, c’est qu’on pouvait faire des stages dans des entreprises de presse. Moi, j’ai eu la chance de faire un stage à France Football et à Tout le Sport. Et puis, à ce moment-là, il y a eu un énorme changement dans le paysage radiophonique français. En 2001, RMC, anciennement Radio Monte-Carlo, est rachetée par Alain Weill. Il décide d’en faire une radio “RMC Info Talk Sport”. La place du sport a alors complètement changé sur cette antenne. À l’époque, c’était du sport de 16 heures à minuit du lundi au vendredi, puis de 10 heures à minuit le samedi et le dimanche. Jean-Michel Larqué est très vite arrivé pour présenter Larqué Foot, puis d’autres émissions ont suivi. Moi, j’étais auditeur de RMC quand j’étais plus jeune, notamment du multiplex le samedi soir, pour savoir ce qui se passait sur tous les matchs. Et quand j’ai vu la place que prenait le sport sur cette radio, je me suis dit qu’il fallait absolument que j’y travaille. 

 Comment avez-vous réussi à entrer à RMC ? 

 À l’occasion d’un match de l’équipe de France au Stade de France contre l’Écosse, j’avais réussi à avoir une accréditation parce que j’étais en stage à France Football. Mais mon objectif, ce soir-là, ce n’était pas seulement de regarder ce qui se passait sur le terrain, même si le match était intéressant. Mon objectif était de rencontrer François Pesenti, le chef des sports de RMC à l’époque, pour lui proposer ma candidature. J’ai réussi à le voir, à lui donner mon CV, et derrière, il m’a rappelé. J’ai commencé à faire des piges. C’est vraiment devenu concret le jour où j’ai commenté mon premier match à la radio. C’était un match d’Ajaccio, en août 2003, pendant mon premier multiplex RMC Sport. Là, le rêve est devenu une réalité. 

Vous avez ensuite couvert plusieurs clubs comme Metz, Nancy, Sochaux ou Strasbourg. Est-ce que cette période a été votre école du terrain ? 

Oui, complètement. En réalité, j’étais basé à Strasbourg. Je commentais donc Strasbourg, mais aussi Metz, Nancy, Sochaux, et les matchs de clubs français ou de compétitions européennes qui pouvaient avoir lieu dans les pays limitrophes, en Suisse ou en Allemagne. J’étais aussi le plus proche quand Zinédine Zidane a annoncé son retour en équipe de France à l’été 2005. C’est donc moi qui suis allé en Autriche recueillir ses premières déclarations, pendant un stage d’été du Real Madrid. Cette période a été une énorme école. Même la meilleure école, finalement. Elle permet de comprendre comment se constitue un réseau, comment on arrive à créer des contacts dans un club, à avoir des sources, puis à vérifier des informations. Ça permet aussi d’apprendre son métier avec un peu moins de pression qu’à Paris. Commencer directement par le Paris Saint-Germain ou l’Olympique de Marseille, c’est plus risqué. C’est comme pour une carrière de footballeur : il vaut mieux commencer dans des clubs un peu moins exposés, se faire la main, comprendre le métier, puis revenir à Paris. C’est ce que j’ai fait en 2008. Ensuite, à Paris, j’ai pu commenter les meilleures affiches et suivre l’équipe de France de 2011 à 2016. 

 Vous avez connu plusieurs formats : radio, reportage, télévision, commentaire … Qu’est-ce qui vous procure aujourd’hui le plus d’adrénaline ? 

 Le commentaire de match. Rien ne peut surpasser un commentaire de match en termes d’adrénaline. Je me souviens très bien de mon premier direct à la radio sur RMC. Ce n’était pas un commentaire de match, mais ce qu’on appelle un “papier” dans le jargon, c’est-à-dire raconter quelque chose à l’antenne, faire un portrait ou un sujet. J’avais été très impressionné. C’était la première fois que je me retrouvais derrière un micro dans un studio radio. Mais en termes d’adrénaline, rien ne surpasse le commentaire de match. C’est ce que j’aime toujours faire le plus : commenter les matchs. Je l’ai fait en radio de 2003 à 2016, puis de nouveau depuis 2024. Entre-temps, il y a eu la parenthèse RMC Sport TV, de 2016 à 2024, qui a été merveilleuse aussi. Commenter les matchs en direct, raconter ce qui se passe sur le moment, partager nos émotions avec ceux qui nous écoutent ou nous regardent, il n’y a rien de plus fort. 

Vous avez notamment commenté des finales de Ligue des champions sur RMC Sport. Est-ce qu’on ressent une forme de “transcendance” avant ce type de rendez-vous ?

J’avais déjà commenté des matchs de Ligue des champions à la radio, donc ce n’était pas une nouveauté absolue pour moi de le faire à la télévision. Mais le côté impressionnant de la télévision, c’est qu’on parle à une caméra en sachant qu’il y a beaucoup de monde derrière. Et surtout, je considère qu’il y a une forme d’exigence encore plus grande en télévision, notamment sur une chaîne payante. Les gens ont payé pour te regarder, donc tu dois être à la hauteur. Tu n’as pas le droit à l’erreur, quelque part. Il y a une forme d’accomplissement quand on commente une finale de Ligue des champions sur une télévision payante. Il y a une responsabilité encore plus grande : celle d’avoir réalisé son rêve, mais aussi de remplir une mission quand tous les yeux sont braqués sur toi. Sur une finale de Ligue des champions, c’est parfois un peu particulier parce que les finales sont aussi diffusées en clair. En France, cela fait partie des événements retransmis gratuitement. Mais sur une demi-finale, par exemple, la responsabilité est immense. Je pense notamment à la demi-finale de 2020 entre le PSG et Leipzig, au Final 8 de Lisbonne. On était en période Covid, dans un stade sans public, sous cloche. Tu sais qu’il y a quasiment trois millions de téléspectateurs qui te regardent. Là, tu te dis : “Il faut que je sois à la hauteur, il faut que je sois bon, il faut que je donne le meilleur de moi-même.” Donc je ne parlerais pas de transcendance, mais plutôt de responsabilité. Et d’un point de vue plus général, le fait d’avoir commenté dans ma carrière des finales de Coupe du monde, comme celle de 2014 au Brésil, ou des finales de Ligue des champions, que ce soit en radio ou en télé, c’est évidemment une forme d’aboutissement personnel. 

Depuis quelque temps, vous présentez aussi plusieurs déclinaisons de l’After, notamment autour du football anglais, italien ou allemand. Pourquoi ces formats spécialisés fonctionnent-ils aussi bien ? 

La consommation a complètement changé. Tout le monde ne peut pas être connecté à RMC en permanence, dans sa voiture, chez soi ou dans le bus. Le format podcast s’est développé à une telle vitesse. C’est tellement plus simple de choisir le moment où l’on veut écouter ou réécouter une émission. Là, il y a une différence importante : ce ne sont pas seulement des podcasts d’une émission qui a eu lieu en direct. Ce sont des émissions spécialement enregistrées, pensées pour être podcastables sur toutes les plateformes d’écoute, mais aussi regardables sur la chaîne YouTube de l’After et sur After TV. Ce sont vraiment des émissions natives, des émissions en soi, qu’on décline. Si ça marche, c’est parce qu’on vient compléter ce que propose l’After, notamment les Drôles de dames du lundi. On apporte un éclairage supplémentaire, on approfondit une thématique, on raconte une autre histoire qu’on n’a pas forcément le temps de raconter à l’antenne normale de RMC. L’appétit des fans de football italien, anglais ou allemand ne se limite pas à l’actualité chaude. On a par exemple reçu beaucoup de messages quand on a raconté l’histoire du Rot-Weiss Essen, un club mythique de Bundesliga qui évolue aujourd’hui en troisième division. Ce sont des histoires qui viennent compléter ce qu’on propose le reste du temps dans l’After. 

RMC vient d’annoncer son dispositif pour la Coupe du monde. Quel sera votre rôle dans cette couverture ? 

Je vais avoir la chance de faire partie des quarante personnes qui seront basées aux États-Unis, et pas seulement d’ailleurs, pendant toute la compétition. J’aurai la responsabilité de commenter certaines des meilleures affiches du premier tour : Algérie-Argentine à Kansas City, Allemagne-Côte d’Ivoire à Toronto, Brésil-Écosse à Miami, Espagne-Uruguay à Guadalajara, au Mexique. Je serai le seul reporter qui aura la chance de vivre la Coupe du monde dans les trois pays organisateurs. Je vais partager mon temps principalement aux États-Unis, mais je ferai aussi une escapade au Canada et une escapade au Mexique avant de revenir aux États-Unis. Ce sera exaltant de raconter les plus beaux matchs du premier tour, mais pas seulement. Je commenterai ensuite deux seizièmes de finale, un huitième de finale et un quart de finale. Et l’idée n’est pas seulement de commenter des matchs. On aura aussi pour mission de raconter des moments de Coupe du monde, de faire des reportages avec des personnalités. Par exemple, je pense raconter comment Kansas City a réussi à convaincre l’Algérie, l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Argentine d’établir leur camp de base là-bas. Il y a aussi une histoire à raconter autour de Kansas City : pourquoi cette ville est considérée comme l’une des capitales du soccer aux États-Unis, ou en tout cas l’une des villes où le football, comme on le connaît en Europe, se vit le plus. Ce sont toutes ces histoires-là qui permettent de raconter une Coupe du monde autrement. 

Avec les déplacements, le décalage horaire et une telle compétition à couvrir, comment parvenez-vous à préserver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ? 

Déjà, depuis la fin des droits de la Ligue des champions sur RMC Sport, je me déplace moins qu’avant. J’ai donc plus de temps pour ma famille, ma femme et mon fils. Je commente aussi moins de matchs qu’auparavant. À l’époque de RMC Sport TV, il m’arrivait d’avoir quatre matchs à commenter par semaine, dont un avec déplacement. Là, c’était effectivement plus compliqué. Mais on a aussi la chance d’avoir de larges plages de repos quand on ne travaille pas. Aujourd’hui, je passe plus de temps au bureau pour enregistrer les émissions. Je me déplace encore de temps en temps pour commenter, mais moins qu’avant. Pour la Coupe du monde, cela fait des mois qu’on se prépare. J’ai tout planifié avec ma femme pour que tout se passe bien sur le plan de l’organisation personnelle et que cela n’implique pas trop de sacrifices pour elle. On s’adapte, on s’arrange. Elle sait très bien que c’est une chance et un privilège, quand on est journaliste sportif, de partir à l’autre bout du monde pour couvrir une Coupe du monde de football. C’est un peu le graal. C’est fixé sur une période donnée et, derrière, il y aura des vacances suffisamment longues pour compenser. 

Pour terminer, votre pronostic pour la Coupe du monde : est-ce que la France peut décrocher une troisième étoile ? 

Elle peut évidemment. Elle a le potentiel pour être championne du monde une troisième fois. L’équipe de France, c’est un peu l’Allemagne des années 1980-1990. Aujourd’hui, l’équipe de France des années 2000-2020 est peut-être la meilleure nation au monde, celle qui va le plus souvent en finale. C’est donc l’une des favorites logiques à la victoire. Après, ce sera une Coupe du monde avec un nouveau format et un tour de plus. Cela signifie cinq matchs à élimination directe. Il peut se passer beaucoup de choses. On va aussi découvrir des conditions particulières, avec la chaleur, les risques d’orage, la météo, les déplacements. Il faudra voir comment les joueurs répondront à cela. L’avantage de l’équipe de France, c’est qu’elle a un réservoir très important, notamment au niveau des remplaçants. Cela permettra à Didier Deschamps de faire tourner et donc de limiter l’impact du calendrier, de la météo et de la chaleur sur l’équipe. Mais la concurrence sera féroce. J’aime beaucoup le Portugal, qui a un effectif redoutable. L’Angleterre sera aussi dans la course. Peut-être que ce sera enfin son année, avec Thomas Tuchel sur le banc. Il ne faut jamais exclure le Brésil ou l’Allemagne, qui restent de grandes nations du football. L’Espagne propose aussi quelque chose de remarquable autour d’un collectif très rodé. Et puis il y a l’Argentine de Messi : sera-t-elle au niveau de 2022 ? On ne sait pas. Il y aura toujours une surprise. Avec quarante-huit équipes, ce nouveau format peut permettre à quelqu’un de créer la surprise. Mais le gros avantage des grandes nations, c’est qu’elles ont un réservoir de grands joueurs plus large. Comme la compétition va durer plus longtemps, avec un match à élimination directe supplémentaire, je pense que cela favorisera quand même des nations comme la France. 

Propos recueillis par Aimé Kaniki

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