Clémentine Caillon : « Les gens pensent qu’ils parlent, mais en réalité ils ne se font pas entendre » 
Clémentine Caillon : « Les gens pensent qu’ils parlent, mais en réalité ils ne se font pas entendre » 

Ancienne journaliste passée par TF1, M6 et Canal+, Clémentine Caillon accompagne aujourd’hui entrepreneurs, dirigeants et personnalités publiques dans leur visibilité et leur prise de parole. Entre storytelling, médiatraining, LinkedIn et personal branding, elle défend une approche profondément humaine de la communication à l’heure des réseaux sociaux. Cofondatrice de We Are Famous, une agence spécialisée dans les stratégies de visibilité et d’influence, elle aide également entreprises et profils publics à construire une parole authentique dans un environnement numérique en constante évolution. Pour Entrevue, elle revient sur son parcours, son regard critique sur les médias et les nouvelles règles de la communication publique.

Entrevue : Avant d’accompagner des entrepreneurs et des figures publiques, vous venez du journalisme et du documentaire. Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce métier au départ ?

Clémentine Caillon : À l’origine, je suis juriste. J’ai fait cinq ans de droit et pendant ma dernière année, je travaillais pour un commissaire-priseur. Mais ce qui me passionnait vraiment, ce n’était pas l’aspect juridique ou administratif du métier, c’était les artistes eux-mêmes. Quand ils venaient raconter leur parcours, leur histoire, leurs inspirations… c’est ça qui me fascinait le plus. Petit à petit, c’est lorsque je travaillais chez un avocat que j’ai commencé, avec une amie, un blog consacré à l’art. J’allais dans des galeries, je rencontrais des artistes et je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait profondément, c’était le récit humain derrière les œuvres. C’est là que j’ai compris que je voulais raconter des histoires.

Vous avez ensuite travaillé pour TF1, M6 ou encore Canal+. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution des médias ?

Je pense qu’il y a deux réalités. D’un côté, la télévision reste un outil extrêmement puissant parce qu’elle permet de vulgariser et de rendre l’information accessible au plus grand nombre. Mais en parallèle, je trouve qu’on est entré dans une logique de sensationnalisme permanent et d’entertainment généralisé. Aujourd’hui, tout doit être spectaculaire, incarné, émotionnel. Et honnêtement, je pense que certains médias portent une responsabilité dans ce qui se passe actuellement avec la montée des extrêmes ou du populisme. À force de chercher le buzz ou l’émotion immédiate, on simplifie énormément les débats et les sujets complexes.

« Prendre la parole peut changer une trajectoire entière »

À quel moment avez-vous compris que la prise de parole allait devenir un enjeu majeur pour les entrepreneurs et les dirigeants ?

Très tôt, parce que ça fait plus de quinze ans que j’interviewe des gens, soit pour la télévision, soit pour des agences de publicité ou des marques. Et très rapidement, je me suis rendu compte que la parole était un véritable pouvoir. Évidemment pour la personne qui s’exprime, mais aussi pour son entreprise, parce que communiquer, c’est informer, transmettre, fédérer et parfois même inspirer. Mais je vais encore plus loin : pour certaines personnes, notamment les femmes, prendre la parole peut littéralement changer une trajectoire de vie.

Je pense qu’on sous-estime énormément l’impact de la visibilité. Quand une femme prend la parole publiquement, elle permet à d’autres femmes de s’identifier, de se projeter et d’imaginer qu’elles peuvent elles aussi occuper certaines places. C’est extrêmement puissant. On parle beaucoup aujourd’hui de leadership féminin ou de représentation, mais la prise de parole fait partie intégrante de ça.

« Les femmes partent avec beaucoup plus de freins »

Vous accompagnez énormément de femmes entrepreneures. Quels sont selon vous les principaux blocages lorsqu’il s’agit de se montrer publiquement ?

Il y en a énormément. Et je tiens à préciser que les hommes ont aussi des blocages, évidemment. Mais les femmes partent souvent avec beaucoup plus de freins culturels et sociaux. Depuis l’enfance, on nous ramène constamment au physique, à l’apparence, au fait d’être “sage”, de faire plaisir, de ne pas prendre trop de place. On apprend très tôt aux femmes à être aimées, alors qu’on apprend beaucoup plus aux hommes à s’affirmer.

Il y a aussi le jeunisme, la grossophobie, le rapport au corps après une grossesse ou avec l’âge… Et puis il existe énormément de biais inconscients. On accorde encore spontanément plus de crédibilité ou de charisme à un homme dans l’espace public. Tout ça crée des blocages énormes chez beaucoup de femmes qui ont pourtant énormément de choses à transmettre. C’est aussi pour ça que j’ai eu envie de les accompagner sur ces sujets-là.

« LinkedIn est devenu un espace beaucoup plus humain »

LinkedIn est aujourd’hui très émotionnel, très narratif. Certains parlent même “d’instagrammisation” du monde professionnel. Est-ce votre ressenti ?

Je pense surtout qu’on vit dans une époque où tout doit être incarné. Et ce n’est pas uniquement LinkedIn, c’est la société entière. Même à la télévision ou dans les documentaires, on demande aujourd’hui énormément d’incarnation. Il faut raconter une histoire, créer une émotion, rendre les choses ludiques et accessibles.

Mais au fond, je trouve ça assez logique parce qu’on oublie parfois qu’un réseau professionnel reste un réseau d’êtres humains. Les gens ne sont pas touchés uniquement par “je vends ça” ou “voici mon expertise”. Ils veulent ressentir une personnalité, une sensibilité, une vision. Et je trouve qu’il y a encore beaucoup de personnes qui se transforment complètement dès qu’elles arrivent sur les réseaux sociaux, comme si elles devaient devenir quelqu’un d’autre pour être crédibles.

« Le personal branding, c’est simplement assumer qui on est »

Quelle est justement votre définition du personal branding ?

Je trouve qu’on adore mettre des mots anglais et théoriser énormément de concepts. Mais au fond, le personal branding, c’est simplement assumer qui on est. Qu’est-ce qui nous anime ? Qu’est-ce qui nous inspire ? Pourquoi on fait ce qu’on fait ? Quelles sont nos valeurs, nos aspérités, nos vulnérabilités aussi ?

Aujourd’hui, on a parfois l’impression que le personal branding, c’est uniquement avoir une charte graphique parfaite ou une stratégie marketing ultra calibrée. Alors qu’en réalité, il commence simplement quand quelqu’un ose être singulier et humain. Les gens se souviennent davantage d’une personnalité sincère que d’une communication parfaitement lissée.

« Les jeunes joueurs du PSG ont des histoires incroyables »

Vous avez également travaillé avec de jeunes joueurs du Paris Saint-Germain dans le cadre de médiatraining. Comment accompagne-t-on des jeunes qui deviennent soudainement ultra médiatisés ?

Déjà, je trouve que le PSG fait un vrai travail de formation avec ces jeunes joueurs. Beaucoup vont devenir extrêmement exposés médiatiquement et c’est important de les préparer à ça. Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ont souvent une certaine défiance vis-à-vis des journalistes, et honnêtement, parfois je peux les comprendre. Il y a une logique médiatique où tout le monde cherche le buzz ou la petite phrase qui fera parler.

Moi, ce que j’essaie de leur apprendre, c’est avant tout à rester eux-mêmes. Beaucoup viennent de quartiers populaires ou de milieux modestes et ont parfois l’impression qu’ils ne possèdent pas les “bons codes” de communication. Dès qu’ils arrivent devant une caméra, ils se mettent une pression énorme sur leur manière de parler ou de s’exprimer. Pourtant, ce sont justement leurs histoires qui sont puissantes et inspirantes.

J’ai rencontré des jeunes avec des parcours incroyables. Une joueuse me disait par exemple qu’on lui répétait depuis l’enfance que le football était “un sport de garçons”. Elle a commencé très tard parce que son père refusait qu’elle joue. Et finalement, elle est devenue professionnelle. Ce genre d’histoire peut avoir un impact immense sur d’autres jeunes filles qui se reconnaissent dans ce parcours.

« Moi aussi, j’avais peur de prendre la parole »

Aujourd’hui, vous accompagnez beaucoup de personnes dans leur visibilité. Pourtant, vous expliquez avoir vous-même longtemps refusé de vous exposer publiquement…

Complètement. J’étais vraiment la femme de l’ombre. Je faisais des documentaires, je travaillais derrière la caméra, j’accompagnais les autres… mais je ne me montrais jamais. Je ne communiquais même pas sur mes propres projets ou mes propres documentaires. Et j’avais exactement les mêmes peurs que mes clientes aujourd’hui : “Qui suis-je pour parler ?”, “Qui ça va intéresser ?”, “Il y a des gens bien plus légitimes que moi”…

Puis un jour, j’ai décidé de me lancer, notamment sur LinkedIn et en vidéo. Et honnêtement, ça a complètement changé ma vie professionnelle. Les gens avaient déjà l’impression de me connaître avant même qu’on échange ensemble. Ça m’a apporté énormément d’opportunités, de collaborations et de visibilité.

Vous parlez aussi beaucoup de l’importance d’être authentique à l’ère des réseaux sociaux et même de l’intelligence artificielle…

Oui, parce qu’aujourd’hui les gens recherchent énormément d’humanité. Même dans les rapports commerciaux. On oppose souvent la vente et l’humain, alors qu’en réalité les deux vont ensemble. Quand on vend quelque chose avec sincérité et qu’on cherche réellement à aider les gens, ça se ressent immédiatement.

Et concernant l’IA, je suis très transparente là-dessus : oui, je peux utiliser l’intelligence artificielle pour retravailler certains textes ou structurer des idées. Mais il faut d’abord mettre sa propre matière, sa propre expérience, sa propre émotion. Sinon, on tombe dans quelque chose de générique et sans âme.

« Faites des petits pas et célébrez chaque étape »

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui n’ose toujours pas prendre la parole publiquement ?

Je lui dirais d’y aller progressivement et avec bienveillance envers lui-même. Pendant longtemps, j’aurais répondu : “fonce”. Aujourd’hui, je pense qu’il faut surtout avancer par étapes. Si poster une photo vous fait déjà peur, commencez simplement par ça. Ensuite, peut-être une vidéo. Puis un texte plus personnel.

Et surtout, arrêtez de vous comparer aux autres. On n’a pas les mêmes vies, pas les mêmes histoires, pas les mêmes rythmes. Ce qui compte, c’est d’avancer à son niveau et de célébrer chaque étape franchie. Même quelque chose qui paraît minuscule peut déjà représenter une énorme victoire intérieure.

Propos recueillis par Aimé Kaniki

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