Patrick Besson est cette année le Président du Prix Renaudot. Auteur d’une œuvre considérable, primée à de nombreuses reprises : Prix Renaudot pour Les Brabans, Grand Prix du Roman de l’Académie Française pour Dara, il tient toutes les semaines la chronique qui ouvre Le Point. Il sort deux nouveaux livres : Presque Tout Corneille, thriller haletant chez Stock, et Quel est le con, recueil de ses chroniques au Point chez Erik Bonnier. Il se livre sur la vie littéraire en France pour Entrevue.
Entrevue : Tu présides le prix Renaudot, en quoi ça consiste ? À quoi servent encore les prix littéraires ?
Patrick Besson : Le Renaudot a un jury tournant : on est chacun président tous les dix ans. En 2025, ce sera moi. J’ai averti tous mes confrères : je ne ferai aucune réforme. Ce n’est pas l’envie qui me manque de supprimer la cérémonie des listes. On est sur la première liste, hourra, sur la deuxième et sur la troisième makache. C’est une école de la déception. Au lieu de faire un heureux, on fait trente malheureux : tous ceux qui n’ont pas eu le prix, alors qu’ils étaient sur l’une des trois listes. La forme ultime du capitalisme n’est pas l’impérialisme comme le croyait Lénine, mais le listisme. Ça met par surcroît les écrivains en concurrence, comme des patrons de resto !
Tu as attribué le Renaudot cette année à Gaël Faye, pourquoi ?
Il y aurait beaucoup à dire sur la récente histoire du Rwanda. Je te renvoie au livre de Patrick Mbeko : Rwanda, malheur aux vaincus, 1994-2024 (Éditions Duboiris). Ce qui se passe à l’est de la RDC ne semble pas inquiéter les intellectuels occidentaux, et nul humanitaire ne s’étonne que Paul Kagamé – une de mes grandes admirations, mais pour d’autres raisons – soit au pouvoir depuis 30 ans. Battra bientôt le record du congolais Sassou Nguesso : 36 ans. Le livre de Faye est plein de cette grâce et de cette émotion qu’on trouve chez les Rwandais, qu’ils soient tutsi ou hutu.
Quelle est la différence entre le Renaudot et le Goncourt ?
Le prix Renaudot a été créé par quelques journalistes qui attendaient le résultat du Goncourt. C’est donc au départ un jury de presse alors que le Goncourt est une académie. Les jurés actuels sont presque tous des journalistes : Giesbert au Point, Beigbeder au Figaro Magazine, Janicot à Notre Temps, Aissaoui au Figaro Littéraire, moi au Point, comme Giesbert. C’est d’ailleurs lui qui m’a fait entrer dans le jury en 2003.
Neuhoff, qu’on présente parfois comme ton « frère ami » a échoué il n’y a pas longtemps à l’Académie Française. Songes-tu à y entrer ? Que penses-tu des Académiciens ?
PB : Eric, ainsi que les deux autres retoqués Giesbert et Beigbeder, avait toute sa place à l’Académie, et je ne m’explique pas son échec. Les Académiciens se sont privés, pour une raison qui m’échappe, d’un esprit brillant, qui a une œuvre variée et profonde derrière lui. L’avantage principal de l’Académie, à mes yeux : être soigné au Val de Grâce, hélas pas dans l’ancien bâtiment. Mais quai Conti il n’y a même pas une cantine. Et c’est très mal payé. Et puis cette odeur d’urine pendant les réceptions.
Quels sont pour toi les trois plus grands écrivains français vivants ?
Anne-Sophie Stefanini, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Raphaëlle Milone.
Dans Le Sexe Fiable ( Michalon, 1998), tu écris à propos d’un dîner avec un écrivain maudit : « J’aime bien les grands brûlés : ils sont plus sensibles. ». Que t’inspire la mise au ban de Matzneff, Millet, Camus ? (pas Albert, l’autre)
La passion de censurer ses camarades écrivains est un sport millénaire, dont il serait malvenu de priver les plumitifs. Les uns et les autres sont de silencieux guetteurs, attendant le moment où un des leurs fera une faute et tombera de son piédestal imaginaire. Reprocher à un artiste d’avoir une pensée hors normes : ça reviendrait à mettre des PV pour excès de vitesse aux 24 heures du Mans. Les écrivains que vous citez, quels que soient leur crime contre la pudeur ou la pensée, ne méritent pas, en démocratie, d’être ostracisés comme ils le sont, mais il est vrai que nous ne sommes pas en démocratie. C’est la dictature de l’argent moral.
Que t’évoque l’incarcération de Boualem Sansal en Algérie ?
L’Algérie est un état indépendant et non plus une colonie comme on a trop tendance à le croire, même à gauche. Pays souverain, il commet des erreurs que l’on peut commenter, et bien sûr l’arrestation de Sansal en est une. Elle a donné néanmoins aux islamophobes, arabophobes et autres racistes, une bonne occasion d’exprimer leurs sentiments hostiles envers un pays qui leur a tenu la dragée haute pendant la guerre d’indépendance ( 1957-1962)
Quel souvenir gardes-tu de Limonov, évoqué dans Limonov & Paris ( Favre, 2018) ? Qu’as-tu pensé du bouquin de Carrère Limonov, qui a eu le prix Renaudot, et qui vient d’être adapté au cinéma et a été présenté à Cannes.
J’ai beaucoup vu Édouard quand nous écrivions tous les deux dans L’Idiot International de Jean-Edern Hallier. On sentait bien qu’il avait une idée politique derrière la tête et je n’ai pas été surpris, quand j’ai appris que, dès son retour en Russie, il avait créé un parti : le parti national-bolchévique. Le rapprochement avec le national-socialisme hitlérien était trop évident pour que Limonov ne l’ait pas noté et donc provoqué. Je préfère garder le souvenir de ce jeune écrivain plus très jeune qui parlait un français sommaire dans les soirées ou à la télévision. On lui a reproché de tirer sur Sarajevo : l’arme n’était pas chargée et Édouard était myope comme une taupe. Je n’ai pas lu le roman de Carrère mais j’ai voté pour lui au Renaudot, en hommage à Édouard qui n’a jamais eu de prix littéraire – à part le prix Jean Freustié L’étranger dans sa ville natale. Carrère : grand bourgeois cherchant à se faire peur pour se faire bien avoir.
Tu t’es engagé pour les Serbes, pourquoi ? Tu l’évoques dans Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard, 2012)
PB : Automne 1990 : je me retrouve à Belgrade avec Florence Godfernaux. Belle comme une playboy girl, avec le génie verbal et la pensée têtue d’une universitaire. On devait partir au bout d’une semaine, on est restés un mois. Revenu en Serbie cinq ans plus tard, en pleine guerre civile yougoslave. Je me rends compte que pour une raison incompréhensible ce pays est devenu le mien. Avec lequel je me suis battu jusqu’à la victoire finale : création de l’état serbe le 5 juin 2006. Un pays gémeaux, comme moi.
Tu publies chez Erik Bonnier en janvier Quel est le con, recueil de tes chroniques les plus sulfureuses au point. C’est qui Erik Bonnier ?
Un mec pas con.
Tu publies également fin janvier un thriller miniature (110 pages), qui se passe en Corse : Presque tout Corneille (Stock). Que vient foutre Corneille dans un thriller Corse ?
Juste avant de commencer le roman, j’ai acheté sur les quais les 3 volumes du théâtre complet de Corneille chez Garnier, publié sous l’occupation. Presque toutes les pièces de Corneille sont des thrillers. Il y a souvent un mort à la fin.
Propos recueillis par Simon Prouvost