Journaliste reconnue pour ses reportages suivis par des millions de personnes sur les réseaux sociaux, Eva Deroualle passe aujourd’hui de l’autre côté du miroir avec Alors, je sombrerai, son premier roman. Entre souvenirs personnels, fiction, autoédition et passion pour le récit, elle revient pour Entrevue sur la naissance de son premier roman, son parcours dans le journalisme, les obstacles rencontrés et son envie, plus forte que jamais, de raconter des histoires.
Aimé Kaniki : Alors, je sombrerai est un roman, mais on a parfois l’impression que certaines scènes sont très personnelles. Jusqu’où avez-vous puisé dans votre propre histoire ?
Eva Deroualle : Beaucoup de personnages existent réellement. Roberto et Mauricio, par exemple, sont de vraies personnes que j’ai rencontrées au fil de mes voyages dans les îles Éoliennes. En revanche, je leur ai inventé une vie, des situations, des dialogues. La narratrice vit aussi des choses que j’ai pu connaître, mais tout a été largement romancé. Je dirais que le livre est basé sur des réalités auxquelles j’ai mêlé beaucoup de fiction. D’ailleurs, personne, en dehors de mes proches, n’a vraiment réussi à distinguer ce qui relève du vrai ou de l’inventé.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un roman ?
Je crois que cette envie était en moi depuis très longtemps. Après avoir terminé le manuscrit, j’ai rouvert un vieux carnet qui était à l’origine mon journal intime. En le relisant, je suis tombée sur une phrase que j’avais complètement oubliée : à 14 ans, j’avais écrit : « Je serai journaliste et écrivain. » J’avais même rédigé les premières idées de ce qui allait devenir la narratrice du livre, ainsi que le début et la fin de l’histoire. Ça m’a bouleversée. Je me suis rendu compte que ce projet m’habitait depuis des années sans que j’en sois réellement consciente.

Pourquoi ce livre est-il arrivé aujourd’hui et pas plus tôt ?
Pendant près de neuf ans, j’ai travaillé quasiment sans interruption. Puis j’ai enfin connu une période plus calme sur le plan professionnel. Je me suis dit que c’était le moment de faire quelque chose qui figurait depuis toujours sur ma liste des choses à accomplir avant de mourir : écrire un roman. Finalement, cette histoire est sortie très naturellement. Avec le recul, je pense qu’elle était déjà là depuis longtemps et qu’elle attendait simplement le bon moment pour exister.
Vous avez choisi l’autoédition après de nombreux refus des maisons d’édition. Est-ce que vous avez songé à abandonner ?
J’ai découvert un univers que je ne connaissais pas du tout. Comme beaucoup de primo-romanciers, je me suis pris plusieurs murs. Très souvent, les réponses étaient les mêmes : les maisons d’édition ne prenaient pas de premiers romans. J’aurais pu me dire que ce projet n’était pas fait pour moi, mais au fond de moi, je savais qu’il fallait absolument que ce livre existe. Alors j’ai décidé de tout gérer moi-même. Avec le recul, je suis encore plus fière de ce choix. J’aime avoir la main sur chaque étape du projet, même si je me suis entourée de personnes de confiance.
Après plusieurs années dans le journalisme, vous vous sentez aujourd’hui davantage journaliste ou romancière ?
Je trouverais très prétentieux de dire que je suis déjà écrivaine. C’est mon premier roman et je suis encore au début de cette aventure. En revanche, je me rends compte que journaliste ou romancière, je fais exactement la même chose : je raconte des histoires. Ce qui change, c’est le support. Le journalisme impose les faits, la fiction offre davantage de liberté, mais au fond, ce qui me passionne reste identique : raconter des histoires.
« Lipari n’est pas une carte postale, c’est un endroit où je me sens chez moi »
Lipari occupe une place centrale dans votre roman. Cette île est magnifique, mais on ressent aussi une forme d’oppression. Pourquoi ce choix ?
Parce que Lipari n’est justement pas le paradis instagrammable que l’on imagine. Les lieux très photogéniques, on les connaît tous. Les Cinque Terre, par exemple, sont magnifiques, mais on sait qu’ils sont envahis de touristes. Les îles Éoliennes, et Lipari en particulier, sont beaucoup plus préservées. Elles sont difficiles d’accès : il faut plusieurs moyens de transport pour y arriver et peu de gens font cet effort. C’est ce qui les protège. Quand on découvre cet endroit, on comprend vite pourquoi ceux qui y vont y reviennent chaque été depuis parfois trente ou quarante ans.
Vous y êtes retournée à plusieurs reprises. Qu’est-ce que vous trouvez là-bas que vous ne retrouvez pas ailleurs ?
Une forme d’humanité. Les habitants m’ont accueillie comme si je faisais partie de leur famille. Quand j’y retourne, ils s’inquiètent de savoir comment je vais, m’invitent à partager leurs repas ou leurs sorties en bateau. Ce rapport aux autres est très fort. J’ai beaucoup voyagé, notamment en Amérique latine, et j’y ai retrouvé cette même générosité. En France, on est souvent beaucoup plus méfiants. Là-bas, les gens ouvrent naturellement leur porte.
Votre héroïne se sent souvent invisible, presque ordinaire. Est-ce un sentiment que vous avez déjà connu ?
Pas vraiment. En revanche, je suis fascinée par ces personnes que l’on croise sans leur prêter attention. On pense qu’elles ont une vie banale, alors qu’en réalité chacune porte une histoire extraordinaire. C’est quelque chose qui me poursuit depuis longtemps. J’avais été très marquée par Les Poupées russes de Cédric Klapisch. Cette idée que derrière Monsieur ou Madame Tout-le-Monde se cache parfois un destin incroyable me touche énormément.
Le titre Alors, je sombrerai intrigue immédiatement. Pourquoi ce choix ?
Je ne peux pas vraiment répondre sans révéler la fin du livre. Ce n’était d’ailleurs pas mon titre de départ. J’en ai testé plusieurs auprès de mes proches. Je leur ai même demandé leur avis sur différentes couvertures. J’avais envie que ce projet soit collectif. Au final, c’est ce titre qui s’est imposé. Je le trouve fort parce qu’il interroge immédiatement le lecteur et lui donne envie de comprendre ce qu’il signifie.
Vous racontez souvent avoir suivi des « signes » pendant l’écriture de ce roman. C’est quelque chose auquel vous croyez vraiment ?
Oui, complètement. Quand j’ai terminé le manuscrit en Colombie, je lisais Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Un jour, je me suis arrêtée devant sa statue à Carthagène. Un homme est venu me parler de lui et m’a expliqué qu’il avait été son ami. Avant de partir, il m’a simplement dit : « Si un jour vous écrivez, allez dans ce quartier, il a beaucoup inspiré García Márquez. » Je ne lui avais pourtant jamais dit que j’étais en train d’écrire un roman. Ce genre de moment m’a confortée dans l’idée qu’il fallait continuer.
Et puis il y a eu Amélie Nothomb…
Oui, c’est probablement le signe le plus fort. Adolescente, c’était mon autrice préférée. Je rêvais d’avoir toute son œuvre dans ma bibliothèque. Je lui ai donné au salon du livre sans trop y croire. Vingt-quatre heures plus tard, elle m’a appelée pour me donner son avis. Elle m’a redonné confiance au moment où j’en avais le plus besoin et elle a accepté que j’utilise une de ses phrases en quatrième de couverture. Pour un premier roman, c’était totalement inimaginable.
Cette expérience vous a-t-elle déjà donné envie d’écrire un deuxième roman ?
Oui. J’avais presque hâte que celui-ci sorte pour pouvoir commencer le suivant. J’ai déjà un projet qui me tient énormément à cœur. Il demandera beaucoup de temps, mais j’ai très envie de retourner à l’écriture.
« Aujourd’hui, ma priorité, c’est de préserver ma santé mentale »
Vous avez travaillé dans plusieurs rédactions. Est-ce que vous vous voyez y retourner un jour ?
Je ne ferme aucune porte. J’aime énormément mon indépendance, mais il faut rester lucide : le journalisme a profondément changé et le marché de l’emploi est devenu très compliqué. En tant qu’indépendant, on peut perdre des collaborations du jour au lendemain. En revanche, je sais aujourd’hui ce que je n’accepterai plus. Avec l’expérience, on apprend à reconnaître les environnements toxiques, les comportements sexistes ou les pratiques managériales qui détruisent les équipes. Ma priorité est devenue très simple : préserver ma santé.
Vous évoquez justement des rédactions parfois difficiles. Le mouvement de libération de la parole a-t-il réellement changé les choses ?
Les choses commencent à évoluer, mais très lentement. Beaucoup d’histoires ne sont jamais rendues publiques parce que les victimes ont peur des conséquences sur leur carrière. J’ai des amies journalistes qui ont subi des agressions ou des comportements inacceptables et qui n’ont pas porté plainte parce qu’elles avaient peur de ne plus retrouver de travail. C’est cette précarité qui permet encore à certains d’agir en toute impunité. Malgré tout, je veux croire que la parole qui se libère finira par faire évoluer les mentalités.
Vous avez également parlé du syndrome de l’imposteur. Vous l’avez ressenti en publiant ce premier roman ?
Oui, comme énormément de personnes de ma génération, et particulièrement de femmes. J’ai longtemps hésité avant de publier certaines choses, notamment mes vidéos. Ce sont mes amies qui m’ont poussée à dépasser cette peur du regard des autres. Être bien entourée change énormément de choses. Aujourd’hui encore, je continue à travailler sur ce syndrome de l’imposteur, mais je crois que beaucoup d’entre nous vivent avec.
Vos vidéos rencontrent un immense succès sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui : informer, raconter ou transmettre ?
Les trois sont liés. Que je réalise un reportage, une vidéo ou un roman, je fais toujours le même métier : je raconte des histoires. C’est ce qui me passionne depuis toujours. Ensuite, le support change. Sur les réseaux, on travaille dans l’instantané. Avec un livre, on prend le temps d’installer une ambiance, des personnages et des émotions. Mais au fond, l’envie reste exactement la même.
Après ce premier roman, qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?
Continuer à raconter des histoires. J’ai déjà un nouveau projet d’écriture à Cuba qui me passionne énormément. Je ne sais pas encore où il me mènera, mais j’ai envie de continuer à explorer cet univers. Finalement, je me rends compte que c’est ce que j’ai toujours voulu faire.
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