Ténor du barreau, auteur d’une œuvre considérable – plus de 120 ouvrages publiés – ancien conservateur du musée du barreau de Paris, Emmanuel Pierrat se retrouve lié à l’affaire des manuscrits oubliés de Louis-Ferdinand Céline, quand en 2020, un inconnu, un certain Jean-Pierre Thibaudat débarque à son cabinet avec des valises pleines de papiers. Il en tirera un livre L’affaire Céline, l’incroyable histoire des manuscrits retrouvés (Écriture 2024). Il revient pour Entrevue sur les dessous de cette affaire.
Entrevue : Dans L’affaire Céline, l’incroyable histoire des manuscrits retrouvés, vous racontez cette histoire incroyable qui a vous est arrivée. Céline avait toujours dit qu’on lui avait fauché des manuscrits, oubliés chez lui quand il était parti le 18 juin 1944 en Allemagne. Et vient à votre cabinet un certain Jean-Pierre Thibaudat, qui n’est pas un célinien.
Emmanuel Pierrat : Loin de là ! C’est un critique de théâtre de Libération, un gauchiste en somme.
Le type arrive avec deux valises comme un fou. Il vous explique que ça fait 15 ans qu’il recopie tous les livres de Céline.
Juin 44, les alliés sont rentrés en guerre, et le débarquement a eu lieu. Les Allemands organisent une mise à l’abri des collabos. Ils sont tous conviés : Laval, Pétain, etc. Céline et les vedettes de l’occupation sont emmenés dans des cars et dans des trains à Sigmarigen, qui est l’endroit que Céline raconte dans D’un château l’autre. On l’appelle et on lui dit: « tu as une heure pour faire ta valise, tu prends le minimum avec toi ». Il emporte juste avec lui Bébert, son chat, Lucette, sa femme qu’il avait épousée un an avant, et trois pantalons. Céline était donc convaincu que les manuscrits qu’il avait laissés dans l’appartement de la rue Giraudot, à Montmartre, en juin 44, avaient été perdus. La concierge lui avait raconté que tout avait été jeté par la fenêtre puis brûlé par des résistants. Yvon Moranda, compagnon de la Libération et ministre de De Gaulle, qui avait récupéré les manuscrits en donnant les appartements de collabos aux résistants qui rentraient, l’avait contacté après-guerre. Céline ne l’avait pas cru, et l’avait insulté : « Vous êtes un salaud de gaulliste, communiste … Vous êtes un fou, un délirant. Ce ne sont pas mes textes » Alors que c’étaient ses textes. Jean Pierre Thibaudat vient d’une famille de résistants. Et par le biais de sa famille, et des réseaux résistants, on l’a contacté quelques décennies avant en lui disant : «Il y a quelque chose de très important qui est enterré chez nous, qui est à la cave, qu’on est obligé de déplacer parce que papa et maman doivent vendre la maison : cette caisse avec tous ces feuillets que personne n’a jamais lus et qui sont là depuis l’année 1944 ou début 45, C’est 6 500 feuillets de Céline ». Parmi ces feuillets on retrouve quatre grands livres inédits, Guerre, Londres, La volonté du Roi Coeur, la Légende du Roi René, qui est un livre mythique dont on savait qu’il avait été écrit par Céline et qu’on pensait perdu. Et, il y a aussi le manuscrit de Mort à crédit, des lettres de Brasillach, des correspondances avec des amoureuses, une nouvelle de jeunesse inédite : la vieille charogne. C’est un trésor absolument inouï. Jean-Pierre Thibaudat me contacte en me disant : «Lucette Destouches, la veuve de Céline vient enfin de mourir à 107 ans. J’ai tout lu, tout classé, tout transcrit. J’avais juré à des résistants que jamais ces manuscrits ne seraient rendus publics tant que Lucette Destouches, qui est une collabo, serait encore vivante, pour qu’elle n’en touche pas le fruit ». Personne ne s’attendait évidemment à ce que cela dure aussi longtemps (Lucette est morte à 107 ans). Je l’ai pris au début pour un dingue. Il me sort les manuscrits dans deux valises avec les pinces à linge que Céline utilisait quand il avait fini un chapitre. Je lui demande : « Vous avez fait une copie, bien sûr ? » . Il me répond « Vous rigolez ? Quand j’ai reçu ça, j’étais journaliste à Libération, on était au début des années 80, il y avait 5 ou 600 feuillets, je n’allais pas commencer à faire des photocopies pendant quatre jours devant tout le monde avec des feuillets de Céline. » C’était insensé. Il me dit: « Non, c’est le seul exemplaire, il n’y a aucune copie » J’ai appelé François Gibault, le légataire universel de Céline, mon confrère, et je me souviens de sa réaction : «Je ne te crois pas, c’est une blague. Arrête tes conneries, j’ai autre chose à faire. » Je le rappelle, je lui dis : « François, ce n’est pas une blague ». Il me dit: « Je me gare, parce que là… Ça a l’air sérieux…. Tu sais combien ça vaut ? ». « Sans doute plusieurs dizaines de millions d’euros », « Oui, c’est ça au minimum … »
Après, tout va beaucoup moins bien se passer, car François Gibault porte plainte pour recel …
Avec François Gibault seul, tout se serait très bien passé. Malheureusement, il y avait une autre personne dans le testament de Lucette : Véronique Robert-Chovin, qui était professeure de danse à Meudon. Elle ne l’entendait pas dans la même oreille. Elle me dit qu’« il y a sans doute des choses antisémites dedans ». Je lui ai répondu : « Madame, vous savez, malheureusement, on n’a pas découvert que Céline était antisémite. Il y a trois pamphlets absolument immondes, donc ce n’est pas là qu’on va découvrir qu’il qui a une dent contre les Juifs ». Et là, elle me dit : « C’est à moi, il faut me les rendre ». On ne veut au départ pas lui rendre de peur qu’elle détruise tous les manuscrits ou les enferme dans un coffre. Elle porte donc plainte avec François Gibault au pénal contre Jean-Pierre Thibaudat et moi pour recel. Nous avons été entendus par la police. Jean Pierre a répondu « secret des sources », en tant que journaliste, et moi « secret professionnel » en tant qu’avocat. Les flics me connaissaient par cœur, par ailleurs, parce que c’était l’OCBC, l’Office central de répression des trafics des biens culturels : les flics de l’art. Le major me disait : «Ça a l’air de faire très mal au crâne de lire ces livres, mais il va falloir que j’en lise un. Par quoi je commence ? » Tout était magique. La commissaire de police qui, elle, était un peu plus lettrée, est venue et m’a quasiment embrassé en me disant: « C’est émouvant ». Ils ont compté les 6 500 feuillets par terre.
Où sont-ils maintenant, les manuscrits ?
Quelque part dans le coffre de Veronique Robert-Chovin ou de François Gibault. J’ai dit aux flics que ça avait une valeur immense pour qu’ils aient de gros impôts sur la succession à payer, et qu’ils doivent donc donner les manuscrits à la BNF … C’est un peu ce qui est en train de se passer. Ils ont déjà donné celui de Mort à Crédit. Là où les enquêteurs étaient amusants, c’est qu’ils n’ont pas demandé du tout à Jean-Pierre Thibaudat ou moi, si entre-temps, nous avions fait une copie, nous avions scanné des choses, numérisé. Donc c’est bien. On leur a rendu les manuscrits et après, on ne nous a pas posé de questions. .
Ce personnage de Thibaudat est incroyable parce que pendant 15 ans, il va recopier des trucs, mais surexcité, en se disant : « J’ai le plus grand trésor du monde »
Il m’a raconté qu’au début, tout était déclassé, car plein de gens étaient rentrés dans l’appartement de Céline, et avaient voulu trouver des noms de collabos en fuite dans ses papiers. Il manque d’ailleurs quelques feuillets sur lesquels il y avait sûrement des annotations téléphoniques. Ils ont donc foutu un bordel sans nom dans 6500 feuillets non numérotés. Jean Pierre m’a raconté : « J’ai commencé tous les soirs à m’enfermer. En rentrant du journal, puis crevé en rentrant du théâtre, à 23h00, je mettais des lunettes spéciales, une petite lampe et je commençais à lire. Seule ma femme était au courant. Dès que je voyais une mauvaise pièce, je pensais : « Il m’a volé cinq heures pour Céline ». C’est devenu une sorte d’obsession incroyable, totalement bénévole pour l’amour de la littérature et la beauté du geste. Il était très triste de voir qu’il n’était plus associé à la publication.
Qu’est-ce qui est devenu, lui ?
Il va très bien. Il a écrit un petit livre : Le Trésor. Il a repris sa chronique théâtrale dans Mediapart.
Propos recueillis par Simon Prouvost