C’est un coup dur pour la culture bretonne. Au Festival du Livre de Carhaix, habituellement symbole de vitalité littéraire, le moral des éditeurs et auteurs était au plus bas cette année. La raison : la liquidation judiciaire de Coop Breizh, prononcée en juin par le tribunal de commerce de Brest. Ce distributeur historique, basé à Spézet depuis 1957, était le poumon de l’édition régionale. Sa disparition provoque aujourd’hui un véritable séisme dans tout l’écosystème du livre en Bretagne.
Un distributeur historique emporté par les dettes
Coop Breizh n’était pas un acteur comme les autres. Spécialisée dans la diffusion d’ouvrages, de disques et de produits culturels bretons, la structure avait su s’imposer comme la principale passerelle entre les éditeurs indépendants et les librairies régionales. Mais depuis plusieurs années, les ventes s’étaient effondrées, tandis que les dettes s’accumulaient. L’entreprise n’a pas survécu à la baisse des commandes, aggravée par la crise du livre et la mutation des habitudes de lecture. Pour Arnaud Elégoet, fondateur de la maison d’édition Bannoù Heol, la chute de Coop Breizh marque la fin d’une époque. « J’ai voulu leur rester fidèle jusqu’au bout, mais il a fallu ensuite récupérer mon stock de livres par voie d’avocat », confie-t-il. Son catalogue, célèbre pour avoir traduit Boule et Bill et Titeuf en breton, se retrouve aujourd’hui sans véritable relais commercial. L’éditeur évoque à la fois une perte économique et une blessure humaine : « On connaissait les gens qui y travaillaient. Leur disparition, c’est celle d’une famille. »
L’aile de l’oiseau coupée
Dans les allées du salon de Carhaix, le constat est unanime : sans diffuseur, l’édition régionale risque l’asphyxie. « Quand on fait un livre, le plus important, c’est qu’il soit visible dans les librairies », rappelle Éric Rondel, gérant des éditions Astoure – Ouest et Compagnie. « Si le réseau de distribution disparaît, c’est comme si l’aile de l’oiseau était coupée. » Il constate une baisse nette de la fréquentation des salons et un recul des ventes, symptômes d’un marché régional en déclin. Les conséquences de cette faillite se font déjà sentir en cascade. Selon Jean-Marie Goater, porte-parole de l’Association des Maisons d’Édition en Bretagne (AMEB), « chaque maison d’édition se retrouve avec des impayés », aggravant une fragilité structurelle déjà ancienne. Certaines publications sont repoussées ou annulées, tandis que des emplois sont menacés.
Une culture en quête de relais et de moyens
La crise de Coop Breizh révèle aussi la fragilité du modèle économique de l’édition régionale. Les éditeurs bretons dépendent encore largement de réseaux de distribution physiques et peinent à s’adapter à la transition numérique ou aux nouveaux goûts du public. « Les lecteurs s’orientent davantage vers la science-fiction, le fantastique, les mangas », note Jean-Marie Goater. « Mais pour publier ces œuvres, il faut des moyens. Et aujourd’hui, nous manquons de financements publics comme privés. » Sur la quarantaine de maisons d’édition concernées par la liquidation, seule une quinzaine pourrait retrouver un distributeur dans les prochains mois. Les autres risquent de devoir écouler leurs stocks pour rembourser leurs dettes avant de disparaître à leur tour. Pour beaucoup d’auteurs et d’éditeurs, la fermeture de Coop Breizh symbolise la perte d’un pilier de la culture bretonne. Au-delà de l’entreprise, c’est tout un modèle de diffusion de la création régionale qui vacille, laissant craindre que l’aile du grand oiseau littéraire breton ne se relève pas de sitôt.