L’été 2025 restera comme un tournant social pour Technip Energies France. L’inspection du travail a infligé à la société d’ingénierie une sanction administrative inédite : 454 800 euros pour non-paiement des heures supplémentaires de 758 employés, sur seulement deux mois (mai-juin 2023). Un montant jamais atteint pour ce type d’infraction, qui illustre la volonté du ministère du Travail de durcir sa lutte contre la fraude sociale et le travail dissimulé.
Une pratique bien ancrée et lourde de conséquences
Le dossier n’est pas sorti de nulle part. Les manquements avaient déjà été constatés par le passé. Selon la CFDT, cette absence de contrôle du temps de travail a eu des répercussions dramatiques, contribuant à des risques psychosociaux extrêmes, dont cinq suicides entre 2015 et 2019. Dans les faits, moins de 7 % des heures supplémentaires étaient déclarées et payées, les salariés se heurtant à un parcours dissuasif : logiciels bridés, formulaires papier à réclamer au manager, validation hiérarchique incertaine et promesses vagues de primes ultérieures. Les syndicats ont donc assigné l’entreprise en justice, obtenant des engagements pour instaurer un système plus fiable de suivi et de paiement. Mais la réforme reste timide : un courriel interne du 17 juillet 2025 montre que la direction ne prévoit d’intervenir que si un salarié dépasse neuf heures de présence quotidienne en moyenne, soit 90 minutes au-delà de la norme contractuelle.
Le forfait-jour comme échappatoire
Pour réduire sa vulnérabilité juridique, Technip a parallèlement encouragé ses cadres à passer au forfait-jour via un accord signé en 2022. En contrepartie d’une compensation équivalente à 8 % du salaire annuel, ils renoncent aux heures supplémentaires. Résultat : 80 % des cadres de Technip sont désormais concernés, contre environ 50 % à l’échelle nationale. « Puisqu’on ne nous paie pas les heures sup, on a au moins la prime », résume un salarié. La direction, sollicitée, affirme accorder une importance « prioritaire » à la sécurité physique et psychologique de ses équipes. Mais elle avance un argument qui a fait bondir l’inspection du travail : selon elle, les badgeuses surestimeraient le temps de travail, car une partie des salariés prolongeraient leur présence pour fréquenter la chorale, la bibliothèque, la salle de gym ou même le salon de coiffure de l’immeuble de la Défense. Une explication jugée peu convaincante par les inspecteurs, mais qui n’empêche pas l’entreprise d’envisager un recours contre la sanction.