Dans les couloirs des entreprises, une forme de harcèlement se propage lentement, mais sûrement : celle qui consiste à menacer la carrière d’un salarié pour mieux le soumettre. En 2024, plus d’un actif sur trois (35 %) déclare avoir été victime de harcèlement au travail, selon le baromètre national. Les jeunes de moins de 35 ans (43 %) et les femmes (38 %) sont les plus exposés, mais personne n’est vraiment épargné. Le procès récemment clos de trois anciens cadres d’Ubisoft, accusés de harcèlement moral, a remis le sujet au centre du débat. Si les humiliations, les pressions, les remarques déplacées sont désormais bien identifiées, une autre forme de harcèlement échappe encore souvent aux radars : la menace professionnelle déguisée. Il ne s’agit plus seulement d’user d’un pouvoir hiérarchique, mais de distiller l’idée que l’avenir professionnel peut être brisé à tout moment (et parfois bien au-delà des murs de l’entreprise).
La peur comme levier de domination
Une étude internationale à paraître, menée auprès de salariés issus de pays aux contextes variés (France, Allemagne, États-Unis, Égypte, Irak…), décrit ce mécanisme insidieux : manipulation émotionnelle, isolement progressif, rumeurs savamment distillées, opportunités retirées, évaluations biaisées… L’objectif reste le même : instiller la peur et pousser à la soumission. Les menaces peuvent être explicites (« si tu ne t’alignes pas, tu es fini ici »), mais prennent plus souvent la forme de sous-entendus, de regards, de silences lourds. Une violence psychologique qui ne laisse pas de traces physiques, mais fragilise les victimes durablement.
Dans les pays développés, des systèmes de protection existent
Mais ces systèmes n’empêchent pas toujours l’impact sur la santé mentale. Anxiété, dépression, perte d’estime de soi sont autant de conséquences courantes. Ailleurs, là où l’accès à la justice est plus compliqué et la précarité plus grande, la menace de perdre un emploi devient une arme redoutable. Dans certains cas, elle se prolonge même dans la sphère privée : surveillance sur les réseaux sociaux, tentatives de discrédit public, pressions judiciaires abusives. Face à cette réalité, peu de recours sont réellement efficaces sans une volonté organisationnelle forte. Ce type de harcèlement prospère dans les environnements flous, où règnent les non-dits et les luttes de pouvoir. Là où la communication est verrouillée, où la peur remplace la confiance. Pour inverser la tendance, certaines conditions s’imposent : instaurer une culture du respect, des procédures de signalement sûres, des réponses rapides et visibles. Car tant que menacer une carrière restera une arme acceptable dans les rapports professionnels, la parole des salariés ne pourra jamais être vraiment libre.