À la veille d’un sommet européen déjà chargé, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur se retrouve brutalement fragilisé. Alors que la Commission européenne envisageait une signature rapide avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, l’Italie est venue renforcer la position française en jugeant prématurée toute conclusion avant la fin de l’année. Ce repositionnement de Rome modifie profondément les équilibres politiques à Bruxelles et redonne à Paris une capacité de blocage qu’elle peinait jusque-là à consolider. Depuis plusieurs semaines, la France exprimait son hostilité à une signature rapide, invoquant les risques pour l’agriculture et l’élevage européens, dans un contexte de tensions croissantes sur le monde paysan. Mais isolée face à une Commission déterminée et à plusieurs États membres favorables au traité, elle ne disposait pas, seule, du poids nécessaire pour empêcher l’initiative. L’intervention de la présidente du Conseil italien change la donne. En appelant à attendre le début de l’année prochaine et à finaliser des garanties supplémentaires pour le secteur agricole, Rome prive désormais la Commission de la majorité qualifiée indispensable pour avancer.
Un basculement politique au cœur de l’Union
La position italienne intervient dans un moment particulièrement sensible. La présidente de la Commission européenne devait se rendre au Brésil afin d’y formaliser l’accord, après des années de négociations laborieuses. Or, pour être mandatée, elle doit obtenir le soutien d’une majorité qualifiée des États membres. Sans l’Italie, ce seuil n’est plus atteint. Les opposants à l’accord restent numériquement limités, mais l’entrée de Rome dans ce camp renforce considérablement leur capacité de nuisance institutionnelle. Ce rapprochement entre Paris et Rome est d’autant plus notable que les relations entre Emmanuel Macron et Giorgia Meloni sont traditionnellement tendues. Sur ce dossier précis, les intérêts convergent toutefois nettement. Les deux capitales estiment que les mesures de protection agricole proposées par Bruxelles ne suffisent pas à garantir une concurrence équitable. Elles redoutent notamment l’arrivée massive de produits agricoles sud-américains soumis à des normes environnementales et sanitaires jugées moins strictes que celles imposées aux producteurs européens. À Strasbourg et à Bruxelles, ce revirement italien a été scruté avec attention par les diplomates. Il intervient alors que les manifestations agricoles se multiplient dans plusieurs pays, en particulier en France, où l’accord Mercosur cristallise les inquiétudes liées à la survie de certaines filières. Le contexte social renforce la prudence des gouvernements, peu enclins à apparaître sourds aux revendications du monde rural.
Pressions brésiliennes et bras de fer à venir
Face à ce front franco-italien, le Brésil a durci le ton. Les autorités brésiliennes considèrent que le moment est critique et que l’Union européenne risque de laisser passer une fenêtre politique favorable. Pour Brasilia, tout report prolongé pourrait remettre en cause des années de négociations et fragiliser la crédibilité européenne en tant que partenaire commercial. Cette pression externe accentue les divisions internes au sein de l’UE, entre États membres favorables à l’ouverture commerciale et ceux soucieux de préserver leurs équilibres agricoles. L’Italie, de son côté, prend soin de ne pas se présenter comme un adversaire de principe du traité. Sa position officielle consiste à conditionner son feu vert à l’intégration de garanties jugées suffisantes, notamment en matière de réciprocité et de protection des producteurs européens. Cette posture laisse ouverte la possibilité d’un accord ultérieur, tout en repoussant une signature politiquement risquée à court terme. Dans les semaines à venir, le dossier Mercosur s’annonce comme l’un des principaux points de friction entre la Commission et plusieurs États membres. Les négociations promettent d’être intenses, tant au Parlement européen qu’au Conseil. Pour Emmanuel Macron, le soutien italien constitue un renfort stratégique inattendu. Pour Giorgia Meloni, il s’agit aussi d’affirmer le poids de Rome dans les arbitrages européens. Quant à l’accord Mercosur, longtemps présenté comme imminent, il entre désormais dans une zone d’incertitude politique où chaque capitale tentera d’imposer ses lignes rouges.