Dreyfus général : la République referme une plaie ouverte
Dreyfus général : la République referme une plaie ouverte

Un siècle et demi après le début de l’une des plus grandes injustices de l’histoire judiciaire française, Alfred Dreyfus a enfin été élevé au rang de général de brigade. L’Assemblée nationale a voté ce 2 juin à une quasi-unanimité, toutes tendances confondues, une proposition de loi qui parachève symboliquement sa réhabilitation. Condamné à tort pour trahison en 1894 et dégradé dans la cour de l’École militaire sous les cris de « traître ! », Dreyfus avait été réhabilité en 1906 par la Cour de cassation, mais jamais pleinement réintégré dans sa carrière militaire. L’acte voté par les députés — impulsé par l’ancien Premier ministre Gabriel Attal — vient réparer ce que Charles Sitzenstuhl (Renaissance) a qualifié de « manque de justice de la République elle-même ». Un grade que Dreyfus aurait dû obtenir de son vivant, mais que ni l’État, ni l’armée ne lui avaient accordé, malgré ses services pendant la Première Guerre mondiale.

Consensus politique rare et tensions révélées

Dans l’hémicycle, le ton fut solennel. Tous les groupes ont voté en faveur de cette élévation, même le Rassemblement national. Son député Thierry Tesson a vu dans ce geste un rappel nécessaire face aux résurgences de l’antisémitisme. Mais sa prise de parole a provoqué l’ire de la gauche. Gabriel Amard (LFI) a fustigé ceux qui « lèvent aujourd’hui la main comme s’ils avaient été dreyfusards » tout en « ricanant à l’ombre des croix gammées », accusant la droite radicale de récupération historique. Le MoDem, seul à s’abstenir, a dénoncé une opération « d’achats symboliques à peu de frais ». À gauche, d’autres ont vu plus loin encore : Aurélien Rousseau (Place Publique) a plaidé pour l’entrée d’Alfred Dreyfus et de son épouse au Panthéon, appel entendu mais non suivi par l’Élysée, qui préfère, à ce stade, « faire vivre les valeurs du dreyfusisme ».

Une réparation dans un climat tendu

Ce geste, aussi symbolique soit-il, résonne d’autant plus fort que les actes antisémites se multiplient. La ministre déléguée à la Mémoire Patricia Mirallès y voit « un message de résistance face à la haine » à l’heure où des synagogues et le Mémorial de la Shoah ont été récemment pris pour cibles. Dreyfus, réhabilité une première fois dans la douleur, est désormais réhabilité avec l’honneur. Reste à savoir si ce sursaut mémoriel sera suivi d’effets concrets contre les replis identitaires et les idéologies qui l’avaient autrefois accablé.

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