La décision de François Bayrou de soumettre son gouvernement à un vote de confiance le 8 septembre a ravivé les inquiétudes sur la trajectoire économique et budgétaire de la France. À quelques jours d’un scrutin à l’issue incertaine, l’instabilité politique commence déjà à peser sur les marchés financiers, sur les perspectives de croissance et sur la capacité de l’État à redresser ses comptes publics.
Depuis l’annonce du Premier ministre, le signal envoyé aux investisseurs est clair : le risque politique s’ajoute désormais au risque budgétaire. Le spread entre les obligations françaises à dix ans et leurs équivalents allemands a bondi d’une dizaine de points de base, frôlant les 80 points. Autrement dit, les créanciers exigent une prime de risque croissante pour prêter à la France. Dans ce contexte, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, a rappelé que « tous les risques de chute de gouvernement dans la zone euro sont préoccupants », soulignant l’impact direct des incertitudes politiques sur la crédibilité des États.
Au-delà du bruit immédiat sur les marchés, la fragilité de la croissance rend la situation encore plus périlleuse. L’Insee a mesuré un acquis de 0,6 % du PIB à fin juin, proche des 0,7 % espérés pour 2025. Mais l’OFCE évalue déjà à 0,3 % du PIB l’effet négatif de l’incertitude politique sur l’activité, soit un ralentissement qui pourrait anéantir les efforts budgétaires. Car sans croissance, le redressement des finances publiques devient illusoire : moins de consommation, moins de TVA, moins de marges pour réduire le déficit.
Une dette alourdie et une confiance fragilisée
Le gouvernement Bayrou tablait sur une réduction du déficit à 4,6 % en 2026, grâce à un plan d’économies de 44 milliards d’euros. Un scénario que beaucoup d’économistes jugent caduc. Oxford Economics estime désormais que l’objectif est « mort et enterré », anticipant un déficit supérieur à 5 % du PIB. Scope Ratings vise 5,3 %, prenant en compte les concessions qu’un éventuel nouveau Premier ministre devrait accorder pour faire voter le budget. Autrement dit, même en cas d’alternance, la trajectoire de redressement serait remise en cause, au moins à moyen terme.
La sanction pourrait aussi venir des agences de notation. Fitch doit rendre son verdict le 12 septembre, quelques jours après le vote de confiance. Une dégradation ferait mécaniquement grimper le coût de financement du pays. Natixis prévoit un spread proche de 90 points de base en cas de chute du gouvernement ou de déclassement par les agences. Pour un État déjà endetté à plus de 3 345 milliards d’euros (110 % du PIB) la perspective est loin d’être anodine.
Cette défiance se lit déjà sur les marchés obligataires de long terme. Le taux d’intérêt à 30 ans a franchi la barre symbolique de 4,50 %, une première depuis 2011 et la crise des dettes souveraines. Sur dix ans, l’OAT française évolue autour de 3,6 %, se rapprochant dangereusement de l’Italie, longtemps considérée comme la lanterne rouge budgétaire de l’Europe. Ce rattrapage n’est pas anodin : il traduit la crainte des investisseurs de voir la France glisser vers un scénario de paralysie politique, incapable d’appliquer une discipline budgétaire crédible.
Dans ce climat, le ministre de l’Économie Éric Lombard a reconnu qu’il serait inévitable de « faire des compromis » si François Bayrou était renversé. Autrement dit, l’ambition réformatrice du plan de rigueur pourrait s’effacer devant des négociations politiciennes. Or les marchés sanctionnent immédiatement la dilution de la rigueur, d’où la spirale : instabilité politique, hausse des taux, déficit plus lourd à financer.
Les conséquences ne se limitent pas à l’État. Pour les ménages et les entreprises, l’effet est déjà tangible. Le taux de référence à 10 ans servant de base au crédit immobilier s’est installé au-dessus de 3,5 %, entraînant mécaniquement une remontée des conditions d’emprunt. Les courtiers observent des offres autour de 3,2 % sur 20 ans, mais préviennent que cette situation est intenable : les banques empruntent plus cher qu’elles ne prêtent, ce qui annonce de prochaines hausses. Pour les acquéreurs, notamment les primo-accédants, l’instabilité politique se traduit donc par un pouvoir d’achat immobilier réduit et une pression accrue sur le marché résidentiel.
Le scénario du pire serait celui d’un « ni-ni » économique : ni croissance, ni réduction du déficit. Déjà, la prévision de 1,2 % de croissance en 2026 établie par Bercy semble déconnectée des réalités. Si le gouvernement tombe, il faudra actualiser ces chiffres à la baisse, avec un coût direct sur l’emploi, l’investissement et la confiance. Comme le résume l’économiste Mathieu Plane : « Si le gouvernement tombe, rien n’aura été réglé. Au contraire, cela ne pourra qu’empirer et peser sur le comportement des agents économiques. »
La France se retrouve ainsi face à une équation périlleuse. D’un côté, un niveau d’endettement record et une discipline budgétaire jugée indispensable pour maintenir la confiance des marchés. De l’autre, une instabilité politique qui paralyse les réformes et fragilise la croissance. Le rendez-vous du 8 septembre ne décidera pas seulement du sort du gouvernement Bayrou, mais aussi de la crédibilité financière du pays. Les investisseurs, eux, ont déjà tranché : l’incertitude a un coût, et ce coût monte chaque jour.