Le 12 mai 1776, Louis XVI se sépare d’un ministre aussi visionnaire qu’incompris : Anne Robert Jacques Turgot, contrôleur général des finances. Une décision lourde de conséquences.
Le règne de la réforme
Le 12 mai 1776, après moins de deux ans au pouvoir, Anne Robert Turgot est renvoyé par Louis XVI. Sa chute marque la fin brutale d’un ambitieux programme de réformes économiques et sociales, mené au nom des Lumières et du bien public. À son arrivée en 1774, ce disciple de Quesnay et ami des encyclopédistes découvre un royaume ruiné, où les caisses sont vides et les privilèges omniprésents. Fidèle à l’idéal libéral du « laissez faire, laissez passer », Turgot entreprend de relancer l’économie, soulager le peuple et rationaliser les finances de l’État.
Il commence par couper dans les dépenses de cour, allant jusqu’à sermonner le roi : « Il faut, Sire, vous armer contre votre bonté ». Il poursuit avec des mesures audacieuses : suppression des corporations, fin des corvées remplacées par un impôt foncier universel, libéralisation du commerce des grains. Mais ces réformes heurtent les intérêts des privilégiés et soulèvent une partie de la population, mal informée et inquiète. La « guerre des farines », série d’émeutes liées à la hausse du prix du pain, affaiblit son crédit. Soutenu un temps par le roi, Turgot finit par être lâché sous la pression des courtisans et du Parlement.
Une révolution manquée d’en haut
Turgot était sans doute trop en avance sur son temps. Refusant le compromis, rigide dans ses principes, il incarne une tentative de « révolution par le haut » que la monarchie absolue n’a pas su mener à terme. Visionnaire, il avertit Louis XVI dans une lettre restée célèbre : « N’oubliez jamais, Sire, que c’est la faiblesse qui a mis la tête de Charles Ier sur un billot ». Sa réforme avortée des « municipalités », qui devait amorcer une décentralisation du pouvoir, sera reprise plus tard, dans un tout autre contexte, par les révolutionnaires de 1789.
Son successeur, Jacques Necker, choisira une voie plus consensuelle, mais non moins fragile. Quant à la monarchie, elle a perdu là l’une de ses dernières chances d’éviter l’effondrement. À travers le destin de Turgot, c’est toute une page de la France d’Ancien Régime qui se referme — une page où la réforme aurait pu précéder la Révolution.