Le marathon budgétaire de l’automne s’est ouvert sur une série de votes qui laissent déjà entrevoir un gouffre dans les comptes publics. En deux jours de débats à l’Assemblée nationale, les députés ont adopté plusieurs amendements phares qui, mis bout à bout, font voler en éclats la trajectoire d’économies prônée par le gouvernement. Défiscalisation, crédits d’impôt, abattements… le libéralisme fiscal a triomphé, mais à crédit.
Vendredi 24, samedi 25 et dimanche 26 octobre, les élus de la Nation ont largement remanié le projet de loi de finances 2026 défendu par Sébastien Lecornu. Le Premier ministre avait promis un texte de responsabilité, visant trente milliards d’euros d’économies pour ramener le déficit à 4,7 % du PIB. Le résultat des premiers votes, lui, ressemble davantage à une course à la dépense fiscale, dans un hémicycle où droite, RN et Insoumis se sont retrouvés sur le rejet de la rigueur budgétaire.
Un barème d’impôt réindexé et un signal politique
La première décision lourde de conséquences est venue du camp de Laurent Wauquiez. Contre l’avis du gouvernement, les députés ont refusé le gel du barème de l’impôt sur le revenu et ont choisi de l’indexer sur l’inflation. Une mesure de bon sens pour préserver le pouvoir d’achat des ménages, selon la droite, mais un coup dur pour les finances publiques : deux milliards d’euros de recettes envolées. Le gouvernement comptait sur ce gel pour élargir modestement l’assiette fiscale en rendant imposables 200 000 foyers supplémentaires. La majorité des élus a préféré épargner les contribuables plutôt que d’alourdir la pression en pleine inflation.
Ce vote illustre un tournant politique : la majorité présidentielle, fracturée, ne détient plus le monopole du « sérieux budgétaire ». Les oppositions, elles, jouent une partition sociale et électoralement payante, quitte à creuser un peu plus le déficit.
Heures supplémentaires et pensions alimentaires : la tentation du cadeau fiscal
Deuxième décision emblématique : la défiscalisation totale des heures supplémentaires, portée par Laurent Wauquiez et soutenue par la droite, le RN et une partie des macronistes. Le plafond de 7 500 euros est supprimé, une mesure qui coûtera un milliard d’euros. Pour ses partisans, il s’agit de « récompenser le travail » et d’envoyer un signal clair en faveur de la valeur travail. Pour ses détracteurs, notamment à gauche, c’est une incitation inefficace à l’emploi et une niche fiscale de plus en faveur des cadres.
Dans la même veine, l’Assemblée a voté la défiscalisation partielle des pensions alimentaires perçues, contre l’avis du gouvernement. Portée par les écologistes, la mesure inverse la logique actuelle : ce sont désormais les bénéficiaires qui seront exonérés, tandis que les versements seront fiscalisés. Objectif : corriger une « double injustice » et alléger la charge des foyers modestes. Gain budgétaire espéré, selon ses promoteurs : environ 450 millions d’euros, mais l’exécutif n’en a pas validé le calcul.
Un crédit d’impôt pour les Ehpad, symbole de la nouvelle alliance droite-gauche
Plus inattendue, la transformation de la réduction d’impôt sur les frais d’Ehpad en crédit d’impôt a rassemblé une coalition hétéroclite allant de La France insoumise au Rassemblement national, en passant par quelques députés centristes. Cette mesure, estimée à 600 millions d’euros, permettra aux ménages non imposables ( donc les plus modestes) d’en bénéficier. En pratique, elle élargit l’aide à ceux qui, jusqu’ici, ne pouvaient pas la percevoir faute de payer l’impôt sur le revenu.
Là encore, le gouvernement s’est retrouvé minoritaire. Amélie de Montchalin, ministre des Comptes publics, a dénoncé une « dérive budgétaire » et regretté que chaque amendement adopté grignote un peu plus la crédibilité financière du pays. Mais face à la pression sociale et politique, la majorité s’est divisée, et l’exécutif a dû composer avec les votes transpartisans.
L’abattement des journalistes raboté, symbole inverse
Seule mesure d’économies notables adoptée ce week-end : le rabotage du plafond de revenus permettant aux journalistes de bénéficier de leur abattement fiscal spécifique de 7 650 euros. Désormais, seuls ceux gagnant moins de 75 676 euros par an pourront en profiter, contre 93 510 auparavant. Le gain reste marginal (quelques millions d’euros) mais l’Assemblée envoie un signal politique à un corps de métier souvent accusé de jouir d’un privilège fiscal hérité d’une autre époque.
Entre volontarisme fiscal et risque d’irresponsabilité
En additionnant l’ensemble des mesures votées, le gouvernement estime à 3,6 milliards d’euros le coût net pour les finances publiques. À ce stade, aucune compensation sérieuse n’a été trouvée. L’objectif d’économiser trente milliards en 2026 paraît de plus en plus irréaliste, d’autant que la majorité refuse d’actionner le 49.3 promis par Sébastien Lecornu.
Les partisans d’un libéralisme assumé y voient pourtant un retour du bon sens : moins d’impôts, plus de liberté pour les ménages, et une meilleure rémunération du travail. Mais dans un pays dont la dette dépasse 110 % du PIB, ce relâchement fiscal pourrait vite ressembler à un luxe que l’État ne peut plus se permettre. Les économies structurelles, elles, attendront encore.