Le vacarme quotidien des sirènes autour du tribunal judiciaire de Paris, porte de Clichy, est en passe de devenir un sujet politique. Entre les riverains épuisés et les professionnels du droit scandalisés, la polémique enfle sur fond de modernisation sécuritaire. En cause : les convois pénitentiaires qui se succèdent jour et nuit, et dont les nuisances sonores provoquent des tensions croissantes dans le quartier. D’après le maire du 17ᵉ arrondissement, Geoffroy Boulard, 90 sirènes retentissent chaque jour dans le périmètre du tribunal, dont 72 % sont directement liées aux transferts de détenus. L’élu cite les effets néfastes bien documentés du bruit sur la santé : troubles du sommeil, stress chronique, risques cardiovasculaires. Pour apaiser les tensions, il a obtenu un engagement du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, à privilégier la visioconférence pour limiter les convois physiques. Une solution saluée par les habitants, mais qui fait bondir le monde judiciaire.
Une mesure technique, une onde de choc juridique
« C’est infernal », résume Alix, habitante de la porte d’Asnières. Même constat de l’autre côté du périphérique, à Clichy, où Béatrice parle de « convois dangereux » et de « bouchons permanents ». À l’origine de ces nuisances : le renforcement des escortes après l’attaque mortelle d’un fourgon pénitentiaire à Incarville en mai 2024. Depuis, les allers-retours entre prisons et tribunal se sont intensifiés, et la cohabitation avec les riverains s’est tendue. Mais dans les prétoires, la colère gronde. L’Association des avocats pénalistes (ADAP) dénonce une atteinte au droit fondamental d’être jugé publiquement et en présence de ses défenseurs. Me Daniel Lévy fustige une décision prise pour le confort d’un quartier : « L’exercice des droits fondamentaux n’est pas là pour faciliter la vie des habitants du 17ᵉ arrondissement. »
Une justice « déshumanisée » ?
Jean-Claude Mas, de l’Observatoire international des prisons, rappelle que la visioconférence soulève de nombreuses questions pratiques et éthiques : où doit se trouver l’avocat ? Comment garantir que le détenu puisse suivre, comprendre, et participer effectivement à son audience ? « Plusieurs détenus disent se sentir comme des spectateurs », alerte-t-il, dénonçant une « déshumanisation de la Justice ». Si la visioconférence s’était déjà généralisée sous la contrainte du Covid ou pour des raisons de sécurité, sa systématisation au nom de la tranquillité publique marque un tournant. Reste à savoir quelle voix l’emportera : celle des fenêtres fermées ou celle des prétoires. Pour l’instant, les sirènes continuent de résonner.