Dans la salle comble du tribunal judiciaire de Marseille, la douleur était palpable. Lundi 8 juillet, près de six ans après les effondrements meurtriers de la rue d’Aubagne, la justice a prononcé les premières condamnations à de la prison ferme. Huit personnes avaient péri dans cette tragédie du logement insalubre, le 5 novembre 2018, au cœur du quartier de Noailles. Un homme s’effondre à la barre, des proches en larmes, un silence pesant dans l’auditoire. L’émotion a saisi l’assemblée quand Sébastien Ardilly, copropriétaire de l’immeuble du 65, a vacillé à l’énoncé de sa peine. Trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, pour avoir ignoré les signes d’alerte. Ses parents, également poursuivis, ont écopé de peines similaires : quatre ans dont deux fermes pour le père, trois ans avec sursis pour la mère. La société civile immobilière familiale, elle aussi poursuivie, a été reconnue coupable.
Des propriétaires totalement informés de la situation
La justice a estimé que les propriétaires avaient eu « connaissance des désordres graves » dans l’immeuble et n’avaient rien fait pour protéger les habitants. Parmi les victimes, Ouloume Saïd Hassani, mère de deux enfants, avait alerté à plusieurs reprises sur l’état de l’appartement qu’elle louait. Fils électriques dénudés, plafond instable, sol vermoulu et infestation de punaises de lit : autant de signaux d’alerte restés sans réponse. Ce laxisme, selon le tribunal, a contribué de manière « indirecte et certaine » à sa mort. La complexité du dossier n’a pas empêché certains prévenus d’échapper aux sanctions. Six ont été relaxés, parmi lesquels trois copropriétaires du 65 et le bailleur social du 63, laissé vide mais dans un état de ruine. Le tribunal a aussi blanchi deux anciens dirigeants de ce bailleur. Mais d’autres, plus exposés, devront rendre des comptes.
Des responsabilités éclatées mais rarement assumées
L’architecte Richard Carta, qui avait expertisé l’immeuble trois semaines avant l’effondrement, est poursuivi pour avoir sous-estimé les risques. L’élu municipal Julien Ruas, en charge de la prévention des risques à l’époque, est jugé pour n’avoir pas déclenché la mise à l’abri des locataires. Une inaction politique que les parties civiles n’ont cessé de dénoncer tout au long du procès. La liste des prévenus s’est élargie au fil des débats, notamment grâce aux citations directes des parties civiles qui ont permis de faire comparaître plusieurs copropriétaires. En tout, 16 personnes physiques et morales étaient jugées pour homicide involontaire ou hébergement indigne. Des délits passibles de peines allant jusqu’à dix ans d’emprisonnement. Le ministère public a lui-même admis que les faits s’apparentaient à une course cynique contre les dépenses. Selon le procureur Michel Sastre, les propriétaires ont « joué la montre » pour éviter d’engager les travaux, préférant attendre le dernier moment, quitte à risquer des vies humaines. L’élu régional Xavier Cachard, propriétaire et avocat du syndic, a ainsi vu contre lui la peine la plus lourde requise : cinq ans de prison dont trois ferme.
Quant à la ville de Marseille, sous l’autorité du maire Jean-Claude Gaudin à l’époque, elle est restée spectatrice d’un drame annoncé. Aucun des signaux d’alerte n’a suffi à faire évacuer l’immeuble. Et ce n’est qu’après la catastrophe que la mairie a commencé à réagir, sous la pression médiatique et populaire. Deux ans plus tard, les urnes ont sanctionné ce désastre politique : la gauche, les écologistes et les collectifs citoyens ont arraché la mairie à la droite.
À l’extérieur du tribunal, les familles des victimes et les collectifs de délogés ont réclamé que ce jugement fasse jurisprudence. Car malgré la vague d’émotion et les promesses d’après-drame, quelque 200 signalements d’immeubles en péril sont encore recensés chaque mois à Marseille. La peur n’a pas changé de camp.