CITÉ DU VATICAN — Alors que les projecteurs se braquent sur les antécédents du pape Léon XIV en matière de gestion des affaires d’abus sexuels au sein du clergé, certains de ses plus fervents défenseurs ne sont autres que des survivants du Sodalitium Christianae Vitae (SCV), un groupe catholique péruvien désormais dissous après des décennies d’abus physiques, sexuels, spirituels et psychologiques.
Ceux qui ont subi les dérives du SCV affirment que Robert Prevost — futur pape Léon XIV — fut l’un des rares à les écouter et à agir, bien avant son élection pontificale en mai 2025. Dès 2018, alors qu’il était évêque au Pérou, Prevost s’était engagé auprès des victimes, facilitant leur accès à la justice, favorisant des réparations financières et soutenant publiquement les journalistes qui dénonçaient les abus.
« Que dire de lui ? Il m’a écouté », résume José Rey de Castro, ancien cuisinier personnel du fondateur du SCV, Luis Fernando Figari, qu’il a servi pendant 18 ans. « Cela semble évident pour un prêtre, mais ce ne l’est pas, car le Sodalitium était très puissant. »
Fondé en 1971 au Pérou, le SCV se voulait un bastion conservateur contre la théologie de la libération. À son apogée, il comptait environ 1 000 membres actifs et une présence significative jusqu’aux États-Unis, avec une base à Denver. Figari, décrit dans un rapport interne de 2017 comme manipulateur, raciste, misogyne et sexuellement abusif, a dirigé le groupe avec une emprise sectaire et brutale. Malgré de nombreuses dénonciations à partir de 2000, le Vatican est longtemps resté inactif, jusqu’à ce que la pression médiatique, notamment via le livre Mi Dieu, Mi Soldats de Pedro Salinas et Paola Ugaz, vienne briser le silence.
C’est dans ce contexte que Prevost, nommé évêque de Chiclayo en 2014, s’est démarqué. Il a dirigé la commission des évêques péruviens chargée d’écouter les victimes et a servi de lien entre celles-ci et les autorités ecclésiales. À partir de 2021, il a aidé à négocier des compensations confidentielles et a facilité une rencontre décisive entre les victimes et le pape François en 2022, rencontre qui a conduit à une enquête canonique, puis à la dissolution officielle du SCV en avril 2025.
Paola Ugaz, cible de multiples poursuites de la part du SCV, affirme que Prevost l’a défendue quand personne d’autre ne le faisait. Il a contribué à l’élaboration d’un communiqué officiel des évêques péruviens en sa faveur, déclenchant la colère du pape François contre le SCV. Une enquête menée en 2023 à la suite de cette rencontre a mis au jour des abus d’une violence extrême, un système de contrôle mental et une campagne de dénigrement orchestrée contre les critiques du groupe.
Mais alors que le rôle de Prevost dans l’affaire SCV lui vaut les éloges des survivants, il fait désormais face à une remise en question de son traitement d’une autre affaire d’abus présumés, datant de 2022 dans son diocèse de Chiclayo. Trois sœurs y avaient dénoncé un prêtre. Si Prevost a suivi la procédure — suspension, enquête préliminaire, transmission à Rome — le dossier a été clos faute de preuves, puis rouvert en 2023 sous la pression médiatique. Certains y voient une tentative de déstabilisation orchestrée par des partisans du SCV.
Pour Anne Barrett-Doyle, experte en documentation des abus dans l’Église, il est possible que Prevost ait fait preuve de courage dans un cas et manqué de rigueur dans un autre. « Les deux peuvent être vrais », dit-elle.
Alors que le nouveau pape doit faire face à l’immense défi de restaurer la confiance dans l’Église face à la crise des abus, beaucoup, à l’instar de Salinas, estiment que ses ennemis cherchent déjà à l’affaiblir. Dans un message WhatsApp lu en conclusion d’un podcast dédié au SCV, Prevost écrivait en octobre dernier : « Je garde tout cela très présent à l’esprit. »