Le constat est glaçant : en France, 80 % des poissons de fond ont disparu des côtes, les pêcheurs artisanaux jettent l’éponge, et le saumon d’élevage trône sans rival sur les étals. Dans On a mangé la mer, une enquête en bande dessinée publiée aux éditions Futuropolis, Maxime de Lisle et Olivier Martin racontent comment la surpêche et la consommation massive de poisson participent à l’effondrement de l’océan. Le livre tombe à point nommé, alors que la crise environnementale en mer prend une place centrale dans les débats publics, notamment avec la tenue de la conférence des Nations Unies sur l’océan à Nice en juin 2025.
Un état des lieux édifiant du monde de la pêche
Ancien officier de Sea Shepherd, Maxime de Lisle a collecté pendant trois ans témoignages, données scientifiques et récits de terrain pour bâtir un récit nuancé et immersif. Ce n’est pas une charge simpliste contre la pêche, mais une exploration rigoureuse des multiples pratiques qui la composent. En donnant la parole à des pêcheurs bretons, des experts marins, des militants ou encore des économistes, l’auteur dépeint un système où cohabitent petits métiers et industriels démesurés, intérêts locaux et puissances financières mondialisées.
Selon les données présentées dans l’ouvrage, 90 % des poissons consommés dans l’Union européenne sont importés. La France, poussée à réduire la viande rouge, s’est tournée vers le poisson sans mesurer les conséquences. Résultat : les sushis au saumon, quasi inconnus au Japon il y a vingt ans, sont devenus un standard chez nous – or, 98 % de ce saumon vient d’élevages intensifs, rappelle de Lisle, et non de la mer. Parallèlement, les petits ports ferment (comme la criée de Dunkerque en 2020), les marins désertent un métier épuisant et peu rentable, et les sardines de Méditerranée ont perdu en taille et en longévité à cause des bouleversements environnementaux.
Une invitation à changer de cap, pour préserver l’avenir
Sans moralisme, On a mangé la mer plaide pour une baisse de la consommation et une valorisation des pratiques durables. « La solution la plus simple, c’est de réduire la demande », insiste l’auteur dans les dialogues. Le récit s’appuie sur des scènes du quotidien, des planches marines poétiques, et même l’intervention régulière d’un goéland ironique pour alléger un propos souvent lourd d’urgences. Olivier Martin, au dessin, réussit à injecter de la beauté dans le chaos, rendant cette lecture aussi agréable qu’essentielle.
La bande dessinée évoque aussi les responsabilités politiques et industrielles, comme celle des flottes néerlandaises qui utilisent des techniques de pêche massives et destructrices, telles que la senne démersale, décrite par l’association Bloom comme une alternative aussi redoutable que la pêche électrique. Elle souligne enfin l’impact du réchauffement climatique sur les équilibres marins : chaque degré de plus dans l’océan, selon les estimations de l’Ifremer relayées dans l’ouvrage, entraînerait une baisse de 5 % des captures.
Mais tout n’est pas perdu. L’auteur rappelle, chiffres à l’appui, que les écosystèmes marins sont capables de se régénérer rapidement si on leur en laisse la chance. À nous de saisir cette opportunité collective, en changeant nos habitudes alimentaires et en exigeant une politique de la mer plus équitable et durable.